Tokyo n’était pas la destination. Tokyo était une pause.

Trois jours seulement, entre un départ et un séjour de trois semaines à Beijing. Une escale longue, mais encore flottante. Une ville traversée plus que visitée. Nous étions déjà ailleurs sans être encore partis.

Le décalage horaire nous avait complètement désorientés. Douze heures dans l’autre sens. Le corps éveillé quand il devrait dormir, vidé quand il devrait être alerte. Et à cela s’ajoutait la chaleur. Une chaleur lourde, humide, presque tropicale. Près de quarante degrés, ou du moins c’est ainsi que le corps l’enregistrait.

L’air collait à la peau. Les vêtements aussi.

Notre ryokan était près d’Ueno Park. Nous avons traversé le parc lentement, sans but précis, cherchant plus l’ombre que les monuments. Et très honnêtement, lorsque le musée est apparu sur notre chemin, l’idée de l’air climatisé a compté autant que celle de l’art.

Peut-être même davantage.

J’étais avec Christine. Et avec Alain. Il avait huit ans. Deux ans plus tôt, nous avions visité ensemble le musée d’Orsay. Ce souvenir-là était encore proche. Encore vivant.

Je n’ai jamais eu une grande culture artistique. Je n’ai pas appris l’art dans les livres ni dans les cours. Je l’ai appris plus tard, lentement, au hasard des visites de musées, en laissant les œuvres me parler avant de chercher leurs mots. Je reconnaissais les noms, parfois les styles, mais surtout, j’apprenais à regarder.

Le nom du lieu me frappe : Musée national de l’art occidental. L’art occidental, ici, à Tokyo. Même fatigué, même transpirant, je sens déjà qu’il y a là quelque chose à observer.

À l’intérieur, le contraste est immédiat. L’air frais. Le silence. Le corps qui se détend avant même que l’esprit ne s’ouvre.

L’exposition temporaire est discrète, presque légère. Quelques œuvres, un parcours simple. Mais ce sont les salles permanentes qui m’absorbent.

Je retrouve Monet. Van Gogh. Renoir. Manet. Des œuvres connues. Mais pas dans ce contexte.

Et très vite, une sensation étrange s’impose : ces tableaux me semblent proches. Pas seulement familiers. Proches de ce que je perçois du Japon depuis notre arrivée.

Les cadrages. Les lignes. Les silences. La façon dont une image peut être incomplète sans être inachevée.

Je crois me souvenir qu’un lien était même suggéré, quelque part dans le parcours, entre certaines œuvres occidentales et des estampes japonaises. Des rapprochements visuels. Des correspondances proposées. Mais je n’en suis plus certaine. Est-ce un souvenir réel, ou une reconstruction de mon regard d’aujourd’hui ?

Ce dont je suis sûre, en revanche, c’est de l’effet produit.

Presque aussitôt, le mouvement inverse m’apparaît aussi : dans certaines images japonaises, je reconnais la modernité occidentale. Pas une copie. Une résonance.

Je n’ai pas encore les mots pour appeler cela japonisme, transfert culturel ou hybridation esthétique. À ce moment-là, ce n’est qu’une évidence tranquille. Une compréhension sans vocabulaire.

Je pense au musée d’Orsay. Je pense à Paris. Et je comprends soudain que l’histoire de l’art n’est pas une ligne droite, mais un va-et-vient. Une conversation.

Même le bâtiment participe à cette sensation. Le Corbusier, ici, au cœur de Tokyo. Une architecture occidentale moderne, posée dans un parc japonais, sans tension, sans contradiction.

Alain marche entre les salles. Il s’arrête parfois plus longtemps que prévu devant certaines œuvres. Il ne dit pas grand-chose, mais je sais qu’il enregistre. Christine observe autrement. Moi, je relie.

Nous ne faisons pas une grande visite. Nous faisons une visite juste.

En sortant, la chaleur nous frappe de nouveau. Le corps se rappelle brutalement le monde extérieur. Mais quelque chose est resté à l’intérieur.

Ce jour-là, au milieu d’une escale, d’un décalage horaire, d’une chaleur étouffante et d’un parc d’été, je comprends que les cultures ne se copient pas. Elles se regardent. Elles se transforment. Elles se répondent.

Et que parfois, il suffit d’un musée choisi d’abord pour sa climatisation pour entendre, sans bruit, la conversation des images.