Au milieu des années 1970, j’habite toujours chez mes grands-parents, à Saint-Paul. Mon oncle Claude vit aussi avec nous. Il n’a jamais vraiment travaillé. Il est atteint d’une maladie mentale — laquelle exactement, je ne l’ai jamais su. Schizophrénie, peut-être. Paranoïa, certainement.

À l’occasion, il passe quelques semaines à Montréal. Il loue une chambre dans ce qu’on appelait alors une maison de chambre, ces lieux de transition où logeaient souvent des gens vivant de l’aide sociale. Mais la plupart du temps, il est avec nous, à Saint-Paul. Il dort dans une pièce au sous-sol, la même que j’utilise parfois comme chambre noire pour la photo.

L’image que je garde de lui est presque toujours la même. Claude marche de long en large dans la maison, traversant la cuisine puis le salon, une tasse de thé à la main. Il fait cela pendant des heures, parfois toute la journée. En marchant, quelques gouttes tombent de la tasse. À la longue, une trace se forme au sol, dessinant son parcours. Un itinéraire immuable, répété jour après jour, jusqu’à ce que la maison elle-même semble s’y être habituée.

Il fume beaucoup. Il affectionne particulièrement les cigarettes françaises, les Gitanes. Il est allé une fois en France et en parle souvent. Il raconte que là-bas, même les clochards sont philosophes, que leurs propos sont sophistiqués, intellectuels. Il dit cela sans ironie apparente, comme une évidence.

Claude réfléchit. Il est dans son monde. Un monde dense, autonome, qui n’a pas besoin d’être validé par l’extérieur. Et parfois, il nous en livre des fragments, comme on laisserait échapper une pensée restée trop longtemps en suspens.

« L’autre jour, j’ai rencontré un gars qui m’a dit : “Je m’appelle Thomas et je viens de Saint-Thomas.”

Et moi je lui ai répondu : “Je m’appelle pas Paul et je viens de Saint-Paul.” »

Saint-Thomas est le village voisin.

Parfois, ses réflexions prenaient la forme de systèmes complets, brièvement exposés, parfaitement inutiles et pourtant étonnamment construits. Un jour, il nous annonce, avec une ironie évidente :

« Je me suis converti. Je suis devenu Pommiste de Terrien. »

Dans cette religion, expliquait-il, on honore Antoine Parmentier, celui qui a popularisé la pomme de terre en France. Le rituel était précis : il fallait se tourner vers Montdidier, sa ville natale, et frotter une cigarette sur le bout de son nez dans cette direction. Il livrait cela sans emphase, comme s’il décrivait une pratique connue, presque banale, laissant au silence le soin de faire le reste.

Il lit beaucoup les journaux français, surtout Le Monde diplomatique. Quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il répond avec un demi-sourire, manifestement amusé par sa propre formule :

« Je m’occupe des relations diplomatiques internationales. »

Il a aussi eu une relation amoureuse. Une femme plus âgée, Esther. Unilingue anglophone. Elle avait, elle aussi, ses propres difficultés, ses propres manteaux à porter. Claude revenait souvent sur cette relation. Il en parlait comme d’un moment important, presque fondateur, même si les détails restaient flous, fragmentés, comme si l’essentiel n’était pas ce qui s’était passé, mais le fait que cela ait existé.

J’ai toujours eu une bonne relation avec Claude. Je l’ai toujours considéré comme relativement inoffensif. Quelqu’un qui ne fait pas beaucoup de vagues. Quelqu’un qui vit surtout dans sa tête et qui, de ce fait, laisse le monde extérieur relativement intact.

Sa paranoïa s’exprime parfois plus directement. Il affirme que son psychiatre, un certain Ray, le suit dans la rue. Plus tard, François et moi plaisanterons en disant qu’il avait de la chance : la plupart des gens peinent à voir un médecin; lui croyait qu’on le suivait.

Plus jeune, Claude avait réglé un problème médical mineur : un testicule n’était pas descendu. Cela l’obsédait. On lui avait implanté une prothèse en plastique. Or, il avait été suivi en psychiatrie à l’Allan Memorial Institute, à Montréal. À l’époque, on ignorait encore l’ampleur de ce qui s’y était déroulé. On apprendra plus tard que cet hôpital avait été le théâtre d’expérimentations psychiatriques controversées, liées à des programmes de la CIA.

Claude était convaincu d’avoir servi de cobaye. Pour lui, la prothèse n’était pas anodine. C’était un micro. Un dispositif d’écoute dissimulé dans son corps, qui enregistrait toutes ses conversations et le suivait partout.

J’ai eu beau lui expliquer les problèmes évidents d’alimentation électrique, de portée, de faisabilité technique. Rien n’y faisait. Ce n’était pas la logique qui primait. La conviction, elle, était inébranlable.

Il finira par se faire retirer la prothèse, plusieurs années plus tard, dans les années 1980. Ce qui fera dire à François, en blaguant :

« Es-tu certain qu’ils ont enlevé la bonne ? »

J’écris ce texte au début de 2026. Une des dernières fois où j’ai parlé à Claude, c’était au moment du décès de Gaston, son frère. Nous n’avions plus de contact direct avec lui. Gaston m’avait dit, quelques années plus tôt, que Claude résidait dans un centre d’hébergement pour personnes en situation d’itinérance.

On appelle là-bas. Évidemment, ils ne peuvent pas confirmer si quelqu’un s’y trouve. Alors je laisse un message :

« Si Claude Savard est chez vous, pouvez-vous lui dire de me rappeler à ce numéro… »

Il me rappelle.

Je lui annonce la mort de son frère. Il accuse le coup, brièvement. Puis il me dit :

« Ah… Gaston est mort. Je lui avais laissé une encyclopédie en garantie d’un prêt qu’il m’avait fait. Est-ce que tu pourrais demander à Nicole si je peux ravoir mon encyclopédie ? »

Nicole, c’est l’épouse de Gaston. Veuve récente.

Je lui dis non. Que je ne ferai pas ça. Évidemment.

Comme les gouttes de thé sur le plancher, Claude est passé dans nos vies sans bruit, mais pas sans laisser de trace.