C’était en avril 1992.

À ce moment-là, je participais encore régulièrement à des réunions politiques. Il y en avait une à Toronto ce samedi-là. J’y suis allé avec ma voiture — une Renault Encore (appelée Renault 9 en Europe) — accompagné de Louis-Christian et Linda. Nous avions prévu faire l’aller-retour dans la journée. Pas question de coucher sur place.

En fin d’après-midi, alors qu’on s’apprêtait à repartir, un des organisateurs est venu me voir. Une jeune fille devait absolument rentrer à Montréal le soir même : elle travaillait le lendemain matin chez Steinberg. Son covoiturage ne revenait que le lendemain. Avions-nous une place ?

Nous avons dit oui.

Il est revenu avec Christine.

Je la connaissais déjà. Je l’avais croisée quelques années auparavant et je lui avais donné un lift alors qu’elle avait douze ans. À ce moment-là, il n’y avait évidemment aucune dimension sentimentale. Dix ans nous séparaient.

En avril 1992, elle avait dix-sept ans. J’en avais vingt-sept.

Et cette fois, la situation était radicalement différente.

Je lui ai dit, presque en plaisantant :

— Tu peux venir, mais il va falloir que tu me parles. Je n’ai pas de radio dans la voiture. Si on roule de nuit, j’aurai besoin de conversation pour rester éveillé.

Elle a accepté.

Christine s’est assise à l’avant. Louis-Christian et Linda à l’arrière. Nous avons pris la route vers l’est.

Nous nous sommes arrêtés à Whitby pour manger dans un buffet chinois que je connaissais. J’avais des broches à ce moment-là, avec des élastiques orthodontiques. En retirant l’un d’eux avant de manger, j’ai fait une fausse manœuvre.

L’élastique a quitté ma bouche et a atterri directement dans la soupe de Christine.

Je me suis figé.

Elle l’a simplement saisi avec ses doigts, me l’a tendu et a dit calmement :

— Je pense que j’ai trouvé quelque chose qui t’appartient.

Ni reproche. Ni malaise. Juste une présence tranquille.

Sur la route, nous avons parlé musique. Nous avons découvert des affinités naturelles. Elle aimait Michel Rivard. Il venait de sortir Le goût de l’eau et autres chansons naïves. Ce détail m’est resté.

Je l’ai déposée pour qu’elle puisse aller travailler le lendemain matin.

Fin de l’histoire.

Du moins, en apparence.


Je connaissais son frère Yves depuis quelques années. Il habitait avec elle au 1444 Fullum — ce qui m’a frappé, car c’était exactement l’appartement qu’avaient occupé mon oncle Réal et sa famille quelques années plus tôt. Les trajectoires se croisent parfois bien avant qu’on en comprenne le sens.

Quelques jours plus tard, Yves m’appelle : un problème d’amplificateur. Je passe voir.

Christine est là.

Je mentionne que je vais au cinéma.

— Lequel ? demande-t-elle.

Casablanca, présenté au cinéma Loews pour une projection spéciale.

Je l’invite. Elle accepte.

Yves, surpris par ce qu’il voit se dessiner sans encore le nommer, décide de se joindre à nous.

Il ne s’est rien passé de spectaculaire ce soir-là. Mais après le film, je propose d’aller prendre un verre. Nous allons chez Carlos & Pepe’s. Margarita. Conversation. Une complicité qui ne force rien.

La soirée se termine.

Encore.


Le 7 mai 1992, Michel Rivard est en spectacle au Spectrum.

Deux jours plus tôt, j’ai pris mon courage à deux mains pour l’appeler. Quand je tombe amoureux, je deviens presque paralysé. Mais j’ai composé le numéro.

— L’autre jour, tu m’as dit que tu aimais Michel Rivard… Il joue jeudi au Spectrum. Est-ce que ça te dirait de venir avec moi ?

Elle a dit oui.

Nous nous sommes retrouvés dans la file d’attente. Très vite, nos mains se sont cherchées. Il n’y a pas eu de stratégie, pas de calcul. Rien à corriger, rien à embellir.

Je n’avais pas de radio.

J’avais des broches.

Je n’étais pas assuré.

Je me suis présenté tel quel.

Et depuis ce soir-là, je n’ai plus rien eu à déclarer.