Autour de moi à Saint-Sulpice
Je suis né à Montréal, mais mes premiers véritables souvenirs prennent racine à Saint-Sulpice, un petit village de la rive nord du Saint-Laurent où nous avons vécu pendant l’essentiel de ma petite enfance. La maison que nous occupions se trouvait sur le chemin du Bord-de-l’eau, tournée vers le fleuve, avec une vue dégagée sur cette masse lente et majestueuse qui imposait sa présence au paysage comme au rythme des jours.
À cet âge, ce sont surtout mes grands-parents paternels qui formaient mon univers quotidien. Ils m’ont accueilli très tôt et sont devenus, de fait, mes principaux repères affectifs. La maison à deux étages, typique du Québec rural de l’époque, offrait une vie calme, presque immobile, propice à une enfance faite d’observations silencieuses et de routines rassurantes. Mémé était toujours là, attentive, constante. Pépé partait travailler chaque jour à Montréal, revenant le soir avec cette régularité qui, pour un enfant, vaut promesse de stabilité. Ma tante Lise vivait aussi avec nous, encore étudiante, présence à la fois familière et légèrement distante, comme le sont souvent les adultes très jeunes aux yeux d’un enfant.
Un grand arbre dominait le terrain, et l’une de mes premières images nettes est celle de mon père et de mon oncle Gaston me soulevant dans ses branches, peu après leur sortie de prison. J’étais encore très petit, mais je me souviens distinctement de la hauteur, de l’excitation, et du moment où, regardant en bas, j’ai crié « allo Mémé ! ». Pour moi, c’était un jeu. Pour elle, c’était une frayeur. Ce décalage entre mon ressenti et celui des adultes est peut-être l’un des premiers souvenirs conscients que j’ai de la différence entre le monde de l’enfance et celui des grandes personnes.
L’hiver occupe aussi une place importante dans ma mémoire. Derrière la maison coulait un petit ruisseau, traversé par une passerelle de bois. Un sentier, entretenu tout l’hiver, menait jusqu’au garage Joyal. Traverser ce chemin enneigé était une aventure en soi. Le garage était un lieu animé, presque fascinant : on y servait l’essence, on vérifiait l’huile, on gonflait les pneus, on nettoyait les pare-brise. On y trouvait aussi des distributrices de friandises. Monsieur Joyal me donnait souvent des bonbons, et pour l’enfant que j’étais, ce trajet vers le garage résumait tout un monde : celui des adultes, des machines, et de petites récompenses sucrées.
Ces scènes simples — la maison, le fleuve, l’arbre, le garage — composent le décor de mes premières années. Elles ne racontent pas encore une histoire au sens strict, mais elles en fixent les fondations : un lieu, des visages, et une atmosphère où se mêlent sécurité, curiosité et premières fissures.
Références
Chemin du bord de l’eau, Saint-Sulpice
Sur le petit pont vers le garage Joyal.