C’est l’histoire d’un appartement.

Un appartement loué sur la rue St-Hubert, à Montréal, entre 1986 et 1988. Une histoire liée à une relation, à une naissance, à des projets menés à haut risque, et à une période de vie où tout semblait se jouer en même temps.

Au début de ma relation avec Linda, en 1985, je passais parfois la nuit dans l’appartement qu’elle partageait avec une colocataire à Montréal-Nord. Mais c’était trop loin de mon travail. À cette époque, je travaillais chez Bellevue-Pathé, près du métro Vendôme, et les déplacements devenaient rapidement excessifs.

Pendant un temps, nous nous sommes installés dans un logement que Serge avait sur la rue La Fontaine. Nous y sommes restés quelques mois. Puis, sans que je me souvienne exactement pourquoi, l’arrangement n’a plus tenu. L’année suivante, nous avons trouvé cet appartement sur la rue St-Hubert.

C’était un grand logement, un vieil appartement montréalais comme on en trouvait encore à l’époque. Quatre chambres à coucher. Un vaste salon. Et une pièce particulière : un ancien balcon fermé, mal isolé, utile pour étendre le linge ou entreposer des choses, mais pas vraiment habitable. Malgré cela, l’espace était généreux, et c’était ce qui comptait.

Nous avons emménagé là en 1986.

Peu de temps après, Mario Di Tommaso, un ami qui étudiait à Concordia et travaillait sur sa maîtrise, nous a loué une chambre donnant sur l’avant. Une autre pièce à l’avant, plus petite, servait à Linda comme atelier de couture. Elle était encore étudiante au cégep Marie-Victorin, en formation pour devenir patroniste.

C’est pendant que nous habitions cet appartement que Linda est tombée enceinte d’Alain. Alain est né début juin 1987, à l’Hôpital Saint-Luc. Il n’est pas né dans le logement, mais c’est bien cet appartement qui a été le décor de ses tout premiers jours.

À un certain moment, Mario Laplante est venu habiter avec nous. Il occupait la chambre à l’arrière, donnant sur la rue Saint-André. À partir de là, on parlait simplement des « deux Mario ». Mario Laplante travaillait alors chez Cédomatec, à Saint-Léonard.

La vie quotidienne s’organisait autour de rituels simples. C’était l’époque des cassettes VHS. Régulièrement, nous allions louer des films à La Boîte Noire, sur la rue Bernard à Outremont. On regardait des films de répertoire, souvent tous ensemble, en soirée.

Une autre habitude revenait souvent : aller acheter une tarte aux pacanes au dépanneur La Maisonnée. C’était un dépanneur différent des autres, un peu plus soigné : pain frais, produits de boulangerie. On partageait la tarte à plusieurs, simplement.

À partir de la fin de 1986, un album jouait presque en boucle dans l’appartement : Graceland. Un disque marquant. Deux semaines après la naissance d’Alain, le 25 juin 1987, nous sommes allés voir Paul Simon au Forum de Montréal. J’avais obtenu des billets exceptionnels : troisième rangée sur le parterre, en plein centre, en me présentant dès l’ouverture au comptoir Ticketron du magasin La Baie, aux Galeries d’Anjou.

Ce soir-là, Alain était encore tout petit. Il avait été gardé par Mario Laplante ou Yanik.

L’appartement était situé au-dessus d’un restaurant. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il était resté libre un certain temps : le propriétaire craignait le bruit. Il nous avait fait confiance. Devant le bâtiment, sur la Plaza St-Hubert, des marquises vitrées avaient été installées au-dessus du trottoir. Elles protégeaient de la pluie, mais amplifiaient aussi le son.

Les effets acoustiques étaient parfois étonnants. Le samedi matin, on se faisait réveiller par une musique promotionnelle — « Oui, c’est super, Plaza Saint-Hubert ». Quand les fenêtres étaient ouvertes, les conversations des passants se reflétaient vers le haut. Dans la chambre de Mario Di Tommaso, on entendait les gens comme s’ils étaient dans la pièce. À l’inverse, s’il parlait, les passants cherchaient d’où venait la voix.

Il y avait aussi un bar à quelques portes de là. Parfois, tard dans la nuit, un couple s’arrêtait sous nos fenêtres pour se disputer. Mario commentait depuis l’appartement : « Oui, c’est vrai qu’il est énervant. » Les gens sursautaient, incapables de localiser la source.

À l’automne 1987, pendant la période du Croque-Nouvelles, nous avons hébergé temporairement un collègue, Marc, récemment arrivé de Trois-Rivières et sans logement. Les chambres étant occupées, on avait installé un matelas dans un grand placard d’hiver.

Après cette période, Mario Laplante a quitté l’appartement, s’installant avec Manon, sa conjointe, qui est devenue plus tard son épouse. Il me racontait que, dans leur nouveau logement, leur grand passe-temps était de faire des casse-tête. Ils avaient aménagé un grand espace pour les étaler et y revenir jour après jour.

Autour d’avril 1988, Linda est partie vivre à Baie-Saint-Paul avec Alain. Peu après, Mario Di Tommaso a déménagé à son tour, rejoignant Mario Laplante et Manon dans ce nouveau lieu de vie. L’appartement de la rue St-Hubert s’est alors vidé d’un coup.

Avec le temps, la relation avec Linda s’était dégradée. Les projets dans lesquels j’étais impliqué ont certainement joué un rôle important. Linda aimait les choses prévisibles et avait une aversion marquée pour le risque. Moi, je ne vivais pratiquement que pour les projets et l’ivresse du risque. Nous étions un très mauvais « match ».

Elle avait parfois des excès de colère : elle cassait de la vaisselle, des cuillères en bois, lançait des objets. Je trouvais ça plutôt drôle — ce qui la mettait encore plus en colère. Plus tard, j’ai lu que l’effet hormonal et chimique du début d’une relation s’estompe après 18 à 24 mois. Pendant cette période, on flotte, sans voir à quel point on est peu compatible. C’est exactement ce que j’ai vécu.

Est-ce que je le regrette ? Certainement pas. Ça a été une expérience intense. Elle m’a donné un fils que j’adore. Et Linda et moi sommes encore de bons amis.

Une autre anecdote résume bien l’époque. J’avais une Renault 18 familiale usagée, modèle 1982. Un jour, j’avais laissé une mallette vide sur le siège arrière alors que la voiture était stationnée derrière l’appartement, sur la rue Saint-André, pour moins d’une heure. Une vitre a été fracassée. La mallette, ouverte, a été abandonnée un peu plus loin. Elle ne contenait rien. Ça m’a appris à ne jamais laisser d’objet à la vue dans une voiture, même sans valeur.

Je me suis retrouvé seul dans l’appartement, sans moyens réalistes pour en assumer le loyer. Pensant pouvoir m’entendre avec le propriétaire, avec qui j’avais pourtant une bonne relation, j’ai quitté le logement. Il ne l’a pas reloué et a intenté une poursuite pour l’année complète. La Régie du logement lui a donné raison.

Par principe, j’ai fait faillite. Ce n’était pas une somme énorme, mais suffisante pour marquer l’époque. Je considérais qu’il ne méritait pas cet argent.

Voilà ce qu’a été le 6983, rue St-Hubert. Un appartement. Une famille qui commence. Une communauté temporaire. Et une fin abrupte, sans mise en scène, mais durable.