En 1981, probablement à la fin de septembre ou au tout début d’octobre, j’avais en tête un projet d’émission d’affaires publiques étudiantes. Je voulais en faire une collaboration intercollégiale, en réunissant des gens de plusieurs cégeps, avec une diffusion à la fois à l’intérieur du cégep et sur le câble communautaire à Montréal. Pour lancer l’idée, j’avais fait circuler le mot par les radios étudiantes et les associations étudiantes.
La réunion a eu lieu un soir au local de l’association étudiante du cégep du Vieux Montréal, où j’étudiais alors. Quelques étudiants sont venus. Je pense que Robert Viens était là, si ma mémoire est bonne. Yanik Crépeau aussi. Je ne le connaissais pas encore. Il n’était pas venu pour la réunion comme telle : il militait à l’association étudiante et se trouvait simplement dans le local, dans un coin, pendant que tout cela commençait. Philippe Martin, lui, était venu du cégep de Rosemont, ce qui n’était pas si fréquent. Je ne le connaissais pas non plus.
Nous nous sommes rendu compte ensuite que nous nous étions déjà parlé en duplex à la radio. Peu auparavant, dans le cadre du premier anniversaire de CIBL, alors radio communautaire de l’Est de Montréal, j’avais participé à une émission spéciale en collaboration avec trois radios étudiantes : celles de Maisonneuve, du Vieux Montréal et de Rosemont. Le pivot de l’émission était au cégep de Maisonneuve. J’y avais fait installer par Bell Canada ce qu’on appelait un circuit de signalisation classe C, une ligne directe non commutée entre la radio étudiante de Maisonneuve et CIBL. J’animais à partir de là. Des interventions arrivaient des trois endroits, les signaux étaient combinés à CIBL, puis les trois radios étudiantes diffusaient le résultat final. Ce n’était pas du bricolage. C’était, pour l’époque, un montage sérieux et même ambitieux. C’est dans ce cadre-là que je m’étais entretenue en ondes avec Philippe, sans l’avoir rencontré. Ce soir-là, au Vieux Montréal, c’était la première rencontre réelle entre Philippe, Yanik et moi.
À un moment, la discussion a glissé vers l’échéancier. J’ai annoncé que je voulais faire un pilote deux semaines plus tard. J’avais déjà négocié avec la télévision étudiante de Maisonneuve pour pouvoir tourner à cet endroit-là. Philippe, qui avait un peu plus d’expérience en production que moi, a tout de suite trouvé le délai beaucoup trop court. Il a alors sauté sur le téléphone en disant qu’il allait appeler son père.
Il faut se rappeler ce qu’était cette scène à l’époque. Il n’y avait pas de téléphone mobile. C’était le téléphone du local, dans un coin de l’association étudiante. Philippe s’est mis à composer le numéro. Et presque aussitôt, Yanik a lancé : ton père travaille à Radio-Canada.
Philippe s’est arrêté net. Il s’est retourné vers Yanik, surpris, et lui a demandé comment il pouvait savoir cela. Yanik lui a répondu que c’était en observant le numéro qu’il composait. Il s’intéressait beaucoup aux échanges téléphoniques, pas seulement aux codes régionaux, mais aux codes des centraux de Montréal. Il connaissait le pattern des numéros de téléphone de Radio-Canada. C’est comme cela qu’il avait reconnu, simplement en observant le numéro composé, que Philippe s’apprêtait à appeler là.
C’est à ce moment-là que j’ai demandé si son père était Richard Martin. C’était bien lui. Le nom m’était déjà familier, non seulement à cause de Radio-Canada, mais aussi parce qu’il avait été un ami de jeunesse de mon oncle Réal, que le public a connu plus tard sous le nom de Christian. Le monde était petit.
Après la réunion, nous avons décidé d’aller manger ensemble. Nous sommes allés dans un restaurant italien, je crois, sur la rue Saint-Denis. Ce qui a compté par la suite, ce n’est pas tellement le repas que ce qu’il y avait près de l’entrée : un vivier rempli de homards.
Au moment de sortir, Yanik a fait semblant d’aller prendre un homard dans le vivier. Le geste en lui-même était presque rien. Mais l’histoire, elle, n’est pas restée petite.
Avec les années, chaque fois que quelqu’un la racontait, elle prenait un peu plus d’ampleur. Au début, ce n’était encore qu’un geste esquissé : Yanik avait fait semblant d’aller prendre un homard. Puis, dans une version suivante, il avait mis la main dans l’eau, pris le homard et l’avait sorti avant de le remettre. Plus tard, l’histoire allait plus loin : il l’avait sorti et s’était mis à l’agiter, ce qui faisait apparaître le chef, furieux, à la porte de la cuisine. Ensuite, la scène a encore grossi. Yanik mettait la main dans le vivier, sortait le homard, l’agitait. Le chef surgissait en colère. Yanik lui lançait le homard dans la figure. Le chef reculait dans sa cuisine, tombait sur une marmite d’huile, la renversait. Le feu prenait au restaurant. Une partie du quartier passait au feu. Les pompiers arrivaient.
Ce qui restait de cette soirée, ce n’était donc pas seulement la rencontre elle-même, mais aussi la transmission et l’augmentation de l’histoire au fil des années. Une petite scène presque insignifiante était devenue, à force d’être racontée, une sorte de légende.
Je garde le souvenir de cette soirée comme d’un moment très précis où plusieurs choses se sont croisées en même temps : un projet d’émission, une expérience déjà sérieuse avec CIBL, l’arrivée de Philippe depuis Rosemont, la présence de Yanik dans ce local du Vieux Montréal, la scène improbable du numéro de téléphone, puis cette anecdote minuscule devenue énorme avec le temps. C’était une rencontre, oui, mais aussi le début d’un petit monde commun.