La rue Georges existait avant moi, mais elle est née à un moment précis : à la fin des années 1960, quand le monde rural autour de Saint-Paul a commencé à se transformer en quelque chose d’intermédiaire, ni tout à fait campagne, ni encore banlieue. À l’extrémité sud du territoire, près de la frontière avec Lavaltrie, une grande terre boisée appartenait à un agriculteur du coin, Marcel Landry. Il exploitait encore quelques champs, gardait des vaches, mais cette portion-là restait à l’écart, inutilisée.
Landry vivait avec ses deux sœurs dans la maison de ferme. Célibataire, discret, il incarnait une continuité tranquille. La terre fut achetée par Georges Charbonneau, à une époque où les lois de protection des terres agricoles n’existaient pas encore. Il fit changer le zonage, traça une rue privée et découpa le terrain en lots. Officiellement, ce fut le chemin Georges. Pour tout le monde, ce fut toujours la rue Georges.
Les terrains étaient rudimentaires : pas d’aqueduc, pas d’égouts, une rue non municipalisée. L’électricité, elle, se rendait. Chaque lot coûtait environ 500 $. Mes grands-parents en achetèrent trois. Pas pour spéculer : pour ne pas être coincés entre deux voisins. Avoir de l’espace, même minimal, comptait davantage qu’avoir une maison entièrement finie.
Avant qu’ils s’y installent, le lieu existait déjà dans ma vie. Un ami de mon grand-père, Raymond Jodoin, chauffeur à la Commission des écoles catholiques de Montréal, s’y était construit une cabane. On y allait parfois à la fin des années 1960. Ce n’était ni un chalet ni une maison, mais un point d’ancrage provisoire. La campagne, à ce moment-là, n’était pas un décor : c’était une extension fonctionnelle de la ville.
Peu à peu, la rue Georges s’est peuplée de gens comme eux : des travailleurs manuels de Montréal. Débardeurs au port, chauffeurs, journaliers. Des cols bleus qui habitaient à Saint-Paul mais vivaient, chaque jour, à Montréal. Le matin, ils prenaient la route. Le soir, ils revenaient. À l’époque, rejoindre l’est de Montréal prenait environ une demi-heure.
Raymond Jodoin, par exemple, se rendait à l’annexe de la CECM, derrière la rue Sherbrooke. Il y laissait sa voiture avant de partir travailler avec un camion pour la journée. À cet endroit se trouvaient aussi les ateliers de peinture de la Commission. Un jour, pour lui jouer un tour, ses collègues ont pris sa voiture, l’ont amenée à l’atelier, en ont changé complètement la couleur — au point de la rendre difficile à reconnaître — puis l’ont stationnée ailleurs sur le site. À son retour, incapable de la retrouver, il a cherché longtemps pendant que les autres riaient déjà. La blague tenait précisément à cette transformation : la voiture était toujours là, mais devenue méconnaissable. Une culture de travail faite de camaraderie, d’humour lourd et de complicité forgée sur les chantiers.
La rue Georges ne ressemblait pas à ce qui l’entourait. Autour, le paysage restait largement rural : des champs de tabac, des lacs, de grands espaces, des maisons construites sur des décennies, parfois par générations successives. La densité y était faible, le temps long.
Sur la rue Georges, au contraire, les maisons avaient été construites presque en même temps, au début des années 1970. Une concentration inhabituelle pour le secteur, tant immobilière qu’humaine. Il ne s’agissait pas d’une croissance progressive, mais d’une implantation rapide, portée par des gens venus d’ailleurs.
Les habitants provenaient majoritairement de l’est de Montréal. D’Hochelaga-Maisonneuve, comme nous, mais aussi du Centre-Sud — du Faubourg à la Molasse, de la rue Champagne, connue comme la rue des Pignons et alors déjà immortalisée dans un téléroman diffusé de 1966 à 1977 — ainsi que de Montréal-Est, près des raffineries, et de Pointe-aux-Trembles.
Ces quartiers avaient en commun une forte concentration ouvrière, une proximité constante avec l’industrie, et un rapport au monde façonné par la promiscuité, le bruit et la rudesse des rapports sociaux. Le déménagement vers Saint-Paul ne constituait pas seulement un déplacement géographique. C’était une transplantation.
Les façons de parler, de se tenir, de régler les conflits avaient suivi. Un rapport plus dur, souvent bagarreur, généralement peu soutenu par l’école, mais compensé par une forte cohésion interne. Sur la rue Georges, cette culture se retrouvait concentrée, presque amplifiée. Là où elle se diluait en ville, elle devenait ici visible, dominante.
Le contraste avec les gens hors de la rue était net. Les agriculteurs et les familles installées de longue date autour n’avaient ni les mêmes références, ni le même rapport à l’espace, ni la même tolérance au conflit. La rue Georges ne se fondait pas dans son environnement : elle y faisait rupture. Elle formait une enclave.
Sur la rue Georges, presque tout le monde construisait soi-même. L’autoconstruction n’était pas un projet identitaire : c’était la condition d’accès. Beaucoup terminaient l’intérieur avant l’extérieur. Pendant des années, on voyait des maisons avec les murs extérieurs laissés bruts, sans finition. L’important, c’était d’habiter.
Mes grands-parents faisaient l’inverse. Ils considéraient que la structure devait être protégée d’abord : fermer, couvrir, sceller. L’extérieur fut fait, l’intérieur beaucoup moins. La maison est restée longtemps inachevée de l’intérieur. On a vécu avec de l’isolant exposé, des panneaux de pré-fini au lieu de murs complets, parfois même des rideaux en guise de portes. La maison n’a jamais cessé d’être un chantier, mais un chantier stable, habité, fonctionnel.
Parmi les voisins, il y avait les frères Pelletier : Tony et Rosaire. Tous deux étaient débardeurs au port de Montréal. Quand Tony venait à la maison, il s’installait dans la chaise berçante près de la fenêtre. De temps en temps, il levait une fesse pour lâcher un pet sonore, puis reprenait la conversation comme si de rien n’était. Rien de démonstratif. Rien à justifier.
Le contraste le plus net restait Georges Charbonneau. Il conduisait une Cadillac. Ce n’était pas qu’une voiture : c’était un marqueur social. Sur une rue où les maisons étaient montées à la main par des gens qui comptaient leurs matériaux, la Cadillac indiquait clairement que ses moyens étaient supérieurs. Il racontait parfois ses voyages à Las Vegas. Il parlait de rues nommées d’après les casinos — Flamingo, Tropicana — comme on cite des lieux déjà familiers.
Avec le temps, la maison de mes grands-parents est devenue un lieu de passage. Au milieu des années 1970, elle faisait presque office de centre social informel. Marcel Landry venait prendre le café. Charbonneau aussi. On parlait du travail, du coin, mais surtout de politique.
Mon grand-père était souverainiste. Charbonneau et Landry étaient fédéralistes, libéraux. Les discussions montaient vite. Le ton s’élevait. Ce n’était pas un débat théorique, mais une confrontation enracinée dans des parcours de vie, des métiers, des revenus, des manières d’habiter. Les désaccords étaient francs, parfois vifs, sans que le lien social ne se rompe pour autant.
Bien plus tard, lors d’un premier séjour à Las Vegas en 1991 pour le NAB, ces souvenirs se sont superposés au décor réel. Les noms existaient. Les rues aussi. Le souvenir, lui, était resté intact.
Ce qui se jouait sur la rue Georges n’était pas une opposition individuelle, mais la friction entre deux manières d’habiter le monde. D’un côté, une sous-culture urbaine ouvrière déplacée hors de son contexte d’origine. De l’autre, un territoire rural qui n’avait pas été façonné pour absorber une telle densité humaine et symbolique.
La rue Georges a concentré, rendu visibles et opposé des pratiques, des priorités et des rapports au monde qui, ailleurs, se croisaient sans se heurter.