Je suis né en 1964, une année où certains jeunes hommes de Montréal croyaient sincèrement que l’Histoire pouvait être accélérée à coups d’explosifs et de revolvers. Mon père, Serge, et son frère Gaston faisaient partie de ceux-là.
Ils gravitaient autour du Front de libération du Québec, plus précisément d’une branche appelée l’Armée révolutionnaire du Québec. Il ne s’agissait pas seulement d’adhésion idéologique : ils participaient à une cellule dite de financement, destinée à soutenir les activités du mouvement.
Dans le récit de mon père, ces années étaient fondatrices. Il n’en parlait pas comme d’un égarement de jeunesse, mais comme d’un engagement. Il se décrivait comme un précurseur, presque comme un homme arrivé trop tôt à l’indépendance.
Un nom revenait souvent : François Schirm.
Schirm avait l’allure du révolutionnaire romanesque : Légion étrangère, Indochine, Algérie, radicalité assumée. Dans les archives, il existe. Dans les livres, il est documenté. Dans la mémoire de mon père, il occupait une place centrale — mentor, organisateur, figure structurante.
Gaston m’en parlait autrement.
C’est lui qui m’a raconté que Schirm avait voulu l’impliquer dans le vol de l’armurerie International Firearms, rue Bleury, en août 1964. Gaston serait allé voir les lieux. Il aurait jugé l’opération insensée, trop risquée. Il aurait refusé. Et en refusant, il aurait empêché Serge d’y participer.
Ce détail est décisif.
Le vol de la rue Bleury se soldera par la mort d’un employé. Schirm sera condamné et passera de longues années en prison.
Dans la version de Gaston, je percevais de la prudence, peut-être même une distance critique à l’égard de Schirm. Je n’y retrouvais pas l’admiration que Serge exprimait. Le ton n’était pas le même. Il n’y avait pas la même mythologie.
Deux frères.
Un même moment historique.
Deux récits.
Je ne sais pas exactement où se situe la vérité factuelle dans cette scène de refus. Je sais seulement qu’elle place mes proches à la frontière du drame : assez proches pour être concernés, assez éloignés pour ne pas être happés par l’événement central.
Il existe une zone particulière dans l’Histoire : celle des périphéries actives. Ceux qui ne figurent pas dans les manuels, mais qui ont partagé l’atmosphère, les intentions, parfois les préparatifs. Mon père et mon oncle appartenaient à cette zone.
Plus tard, j’ai lu Personne ne voudra savoir ton nom. Schirm y raconte son parcours, ses combats, ses motivations. Ni Serge ni Gaston n’y apparaissent. Cette absence ne contredit pas leur engagement. Elle rappelle simplement que l’Histoire retient peu de noms, et que l’importance ressentie n’est pas toujours proportionnelle à la trace écrite.
Je crois que Serge avait besoin de se situer au centre d’un moment. Non par mensonge, mais par cohérence intérieure. Lorsqu’on a vingt ans et qu’on croit participer à la naissance d’un pays, on ne vit pas ses gestes comme des infractions. On les vit comme des actes historiques.
Si l’Histoire officielle ne vous consacre pas, il reste le récit que l’on transmet.
Gaston, lui, me semblait plus mesuré. Moins fasciné par la figure du chef. Il racontait un épisode, pas une destinée. Là où Serge voyait une épopée inachevée, Gaston semblait voir une tentative risquée dans un contexte troublé.
Peut-être que la véritable fracture entre Serge et Gaston ne tenait pas à ce qu’ils avaient fait, mais à ce qu’ils avaient décidé d’en faire.
Au début des années 1980, j’ai moi-même fréquenté des groupes de gauche. On s’y croyait surveillés. On utilisait des pseudonymes. On parlait en code au téléphone. Il y avait une tension constante, réelle ou amplifiée. La clandestinité donne un sentiment d’importance : si l’État vous observe, c’est que vous comptez.
Je comprends aujourd’hui comment, dans un tel climat, le rôle que l’on se donne peut grandir.
Un jour, récemment, j’ai demandé à ma mère si elle savait que Serge était impliqué dans le FLQ. Elle m’a répondu :
« Si je le savais ? Il parlait juste de ça. »
Cette phrase contient tout. Elle confirme l’engagement, mais elle relativise le secret. La clandestinité existait dans l’espace politique ; à la maison, elle devenait récit.
Je ne cherche pas à diminuer ce que Serge et Gaston ont fait. Ils ont été impliqués. Ils ont pris des risques. Ils ont vécu une époque où l’on croyait que la violence pouvait hâter l’Histoire. Mais entre l’engagement réel et la centralité que l’on s’attribue, il existe toujours un espace narratif.
C’est dans cet espace que se construit la mémoire familiale.
En 1964, pendant que je venais au monde, deux frères croyaient participer à la naissance d’un pays. Le pays n’est pas né. Leur jeunesse, elle, est restée suspendue à ce moment.
Et moi, je suis né au milieu de ces récits — apprenant peu à peu que l’on ne choisit pas seulement ses actes, mais aussi le rôle que l’on décide de leur donner.