Je suis à Redwood City, au siège social de NeXT Computer. J’y suis pour une formation en System Engineering et Network Administration : une obligation contractuelle liée à notre statut de VAR (Value Added Reseller) avec Planon Telexpertise, dans le secteur des médias professionnels. J’ai retrouvé le certificat dans mes archives : la formation est complétée le 21 mai 1993.
Je n’arrive pas là “à vide”. L’année précédente, en 1992, nous avons livré à TVA (CFTM-TV 10, Télé-Métropole) un système d’automatisation pour les premiers balbutiements de ce qu’on appelait, sans trop savoir encore ce que ça deviendrait, de la “télévision interactive”. Le principe est simple : quatre signaux sont envoyés aux abonnés de Vidéotron, et le téléspectateur choisit le contenu voulu. Dans les faits, c’est surtout utilisé pour des choix de publicités pendant les Olympiques. Un projet livré en quelques semaines, propre, efficace, et qui fait exactement ce qu’il doit faire. Dans notre monde, c’est déjà beaucoup.
Et maintenant, me voilà chez NeXT.
Le bâtiment est au 900 Chesapeake Drive, dans un parc industriel sans éclat. Rien de monumental, rien d’iconique à l’extérieur. Et pourtant, pour moi, c’est un lieu chargé. Redwood City a déjà une épaisseur particulière dans mon imaginaire : c’est là que AMPEX a inventé le magnétoscope. J’y suis venu quelques années plus tôt, j’y suis même retourné pour visiter leur “tape museum”. AMPEX n’est déjà plus l’ombre du géant qu’il a été, mais ce n’est pas seulement une entreprise : c’est un chapitre de l’histoire de la télévision professionnelle. Être là, physiquement, c’est avoir l’impression de marcher sur une stratigraphie : couches d’innovations, de standards, de machines, de promesses.
À NeXT, il y a évidemment l’aura. Steve Jobs plane sur les lieux, même si l’entreprise n’a pas le succès qu’il espérait. J’ai la sensation très nette d’être dans un endroit-clé, un de ces carrefours où la technique, le style, l’ambition et l’époque se croisent — même quand le marché n’applaudit pas.
Pas très loin, les tours d’Oracle s’élèvent déjà comme une autre forme de puissance : la base de données, l’infrastructure, le monde qui se construit “en dessous” des interfaces. Je prends mentalement des repères : ici, on fabrique l’ossature invisible de l’informatique moderne.
Un midi, je sors manger sur El Camino Real. Je choisis un repas indien, sans y voir autre chose qu’un bon détour. J’apprendrai plus tard que le secteur est l’une des zones de forte concentration de la communauté indienne — particulièrement à cette époque — dans la baie de San Francisco. Logement plus abordable, proximité des entreprises techno, climat plus doux que d’autres coins de la baie : un mélange de géographie, d’économie et d’opportunités. Sur le moment, je n’ai pas de théorie, juste une assiette épicée et le sentiment d’être loin de chez moi, au bon endroit pour apprendre.
Ce passage chez NeXT a eu un effet précis : il a solidifié mes bases. Après Redwood City, je ne voyais plus la technologie comme un ensemble d’outils à opérer, mais comme un langage à structurer. Le reste a suivi naturellement : lectures, méthodes, modèles — l’orienté objet, les Function Points, l’UML — puis, plus tard, une consolidation plus formelle à McGill.
C’est aussi simple que ça : une formation imposée par un contrat, devenue un point d’appui. Quatre ans plus tard, le 21 mai 1997, Dominique naîtra à son tour. La même date, posée ailleurs dans ma vie.