Radicalisation, révolution et le retour de l’humour

Je n’ai pas grandi dans une famille qui faisait spontanément confiance à l’autorité. Cette méfiance ne venait pas d’une théorie politique ni de lectures précoces. Elle faisait simplement partie de l’expérience familiale.

Mon père avait fait partie d’une cellule du FLQ. À un moment de son parcours, un agent double de la GRC lui avait fourni de la fausse dynamite dans le but de le piéger. Plus tard, il avait été arrêté et battu par des policiers qui avaient ensuite porté plainte contre lui en affirmant qu’ils s’étaient simplement défendus. Dans les récits familiaux, les institutions — la police, les services de sécurité, parfois même les tribunaux — n’apparaissaient pas comme des arbitres neutres, mais comme des acteurs capables d’abuser de leur pouvoir.

Dans ce contexte, la méfiance envers l’État ne me semblait ni radicale ni exceptionnelle. Elle était presque ordinaire. Ces histoires ne faisaient pas de moi une militante, mais elles rendaient difficile l’idée que les autorités agissaient toujours de bonne foi.

Lorsque je suis arrivée au Cégep du Vieux-Montréal, à l’automne 1981, je me suis retrouvée dans un environnement qui semblait prolonger cette intuition. Le campus était un véritable carrefour de groupes de gauche. Il y avait le PCO, En Lutte, le PCC(ML), plusieurs groupes trotskystes — notamment le Groupe socialiste des travailleurs — et d’autres organisations plus petites. Des kiosques apparaissaient dans les corridors, des journaux circulaient, des réunions publiques étaient annoncées sur les murs. On parlait de révolution, d’impérialisme, de lutte de classes et de stratégie politique avec une intensité qui impressionnait la jeune étudiante que j’étais, arrivée de Joliette.

Pour quelqu’un issu d’un milieu déjà sceptique à l’égard des institutions, ce monde avait quelque chose d’attirant. J’imaginais alors entrer dans un espace de débats passionnés, un bouillonnement d’idées où l’on discuterait librement de la manière de transformer la société.

La première réunion à laquelle j’ai assisté m’a surprise pour une raison inattendue : les révolutionnaires semblaient aimer les réponses beaucoup plus que les questions.

Un étudiant que je venais de rencontrer m’avait invitée à un cercle de lecture de La Forge, le journal du Parti communiste ouvrier. J’y suis allée simplement par curiosité. J’avais beaucoup de questions, et je les posais assez librement. Très vite, j’ai senti que mes interventions dérangeaient davantage qu’elles ne suscitaient de discussion. Les réponses étaient brèves, parfois évasives, et l’atmosphère devenait de plus en plus froide.

Je n’ai jamais été invitée à revenir.

Cela ne m’avait pas particulièrement blessée sur le moment, mais cette première expérience avait déjà heurté une de mes préconceptions. Étant issue d’une famille où l’autorité se contestait facilement, je m’étais imaginé que les milieux révolutionnaires seraient naturellement ouverts à la discussion et à la remise en question. Après tout, si l’on prétend vouloir transformer la société, on devrait être prêt à examiner les idées sous tous les angles.

Je découvrais plutôt des organisations où certaines conclusions semblaient déjà établies.

Au printemps 1982, mon implication dans la vie étudiante est devenue plus concrète. Je me suis retrouvée élue à l’exécutif de l’Association générale des étudiants de jour du Cégep du Vieux-Montréal, l’AGEJCVM, comme vice-présidente aux affaires externes. Le secrétaire était André Gagnon, alors proche du PCC(ML), et le trésorier Mario Laplante. Le président et le vice-président aux affaires internes ont rapidement démissionné, si bien que nous nous sommes retrouvés à trois pour faire fonctionner l’association.

Parallèlement, j’animais une émission d’affaires publiques étudiantes intitulée De l’huile sur le feu. Cela m’a amenée à fréquenter davantage le milieu militant du cégep et à représenter notre association à l’ANEQ, l’Association nationale des étudiants du Québec.

Ces expériences m’ont donné un point d’observation privilégié sur le fonctionnement réel des groupes politiques présents dans le milieu étudiant. Ils parlaient beaucoup de principes, de solidarité et de transformation sociale. Mais dans la pratique, ce que j’observais correspondait souvent moins à ces idéaux. Les rivalités étaient constantes. Les accusations fusaient. Les alliances changeaient selon les circonstances. J’ai vu beaucoup d’opportunisme et de manœuvres tactiques qui cadraient mal avec les discours élevés que chacun prétendait défendre.

C’est là que j’ai commencé à voir la différence entre la politique telle qu’on l’énonce et la politique telle qu’elle se pratique réellement.

Dans ce paysage, un contraste m’a progressivement frappée. Les trotskystes, en particulier, me donnaient souvent l’impression d’être prêts à adapter leurs positions aux circonstances ou aux rapports de force du moment. Le PCC(ML), au contraire, semblait plus discipliné, plus cohérent, parfois même rigide. Ses militants donnaient l’impression d’obéir à une ligne claire, indépendamment des opportunités immédiates.

Je n’étais pas convaincue par leur idéologie. Mais dans un milieu où beaucoup d’acteurs me semblaient agir de manière opportuniste, cette cohérence apparente pouvait facilement passer pour une forme de principe.

Le fait de travailler quotidiennement avec André Gagnon contribuait aussi à nuancer l’image que j’avais entendue du PCC(ML). Plusieurs groupes décrivaient ses militants comme des provocateurs violents, presque des agents infiltrés dont il fallait se tenir loin. Pourtant, André ne correspondait en rien à ce portrait. C’était quelqu’un de posé, réfléchi, et certainement pas le militant brutal que d’autres semblaient imaginer.

Sans que je m’en rende vraiment compte, cette contradiction entre la réputation du groupe et l’expérience personnelle que j’en faisais commençait déjà à modifier mon regard.

À la fin de 1982, le gouvernement du Québec a adopté la loi 70, qui réduisait notamment d’environ 20 % les salaires dans la fonction publique, y compris ceux des professeurs de cégep. Au début de 1983, les enseignants ont déclenché une grève de plusieurs semaines. Le gouvernement a répondu avec la loi 111, une loi spéciale particulièrement sévère pour forcer le retour au travail.

Dans la foulée, l’administration de plusieurs cégeps — dont celui du Vieux-Montréal — a décidé d’imposer une prolongation obligatoire de la session pour récupérer le temps perdu. Beaucoup d’étudiants s’y sont opposés. Au CVM, le conflit s’est transformé en occupations des locaux administratifs.

À ce moment-là, je participais déjà à certaines réunions publiques et à quelques réunions de cuisine organisées par des militants du PCC(ML), souvent à l’invitation d’André. Je trouvais cela intéressant, même si ces rencontres avaient parfois un côté un peu folklorique, notamment lorsque les réunions publiques se terminaient par le chant de L’Internationale. Je n’étais pas convaincue, mais je restais curieuse.

C’est dans ce contexte que les choses ont pris une tournure beaucoup plus sérieuse. Un jour, la police est venue m’arrêter. L’administration du cégep m’avait identifiée comme l’une des dirigeantes du mouvement. André Gagnon a été arrêté lui aussi, ainsi qu’un autre étudiant que nous ne connaissions pas alors, Frédéric Labelle.

Les accusations portées contre nous étaient lourdes : méfait contre un bien public de plus de 500 dollars.

Nous avons été conduits au poste de police 33, à quelques pas du cégep, et placés dans des cellules séparées. Après quelques heures, on m’a amenée dans une petite pièce sans fenêtre. Un homme en civil s’est présenté comme un agent de la Sûreté du Québec affecté aux groupes de gauche.

Il m’a dit qu’il voulait simplement discuter. Il a même proposé de commander de la pizza.

Très vite, la conversation a tourné autour du PCC(ML). Il voulait savoir ce que je pensais du groupe, qui y participait, ce qui s’y disait. À demi-mot, il laissait entendre qu’il pourrait être utile pour moi de collaborer un peu.

Il connaissait mal mon histoire familiale.

L’épisode n’a rien donné, évidemment. Mais il révélait quelque chose du climat politique de l’époque.

La suite a été plus lourde. J’ai été expulsée du cégep et j’ai dû me défendre dans un long procès criminel. Les accusations étaient carrément fabriquées, et nous avons finalement été acquittés plusieurs mois plus tard. L’expérience m’a profondément marquée. Elle m’a montré à quel point une administration pouvait être prête à porter de fausses accusations pour se débarrasser de ce qu’elle percevait comme des fauteurs de trouble — et à quel point la parole d’un administrateur pesait souvent plus lourd que celle d’un étudiant aux yeux de la police et des procureurs.

Cette expérience a joué un rôle déterminant dans la manière dont j’allais regarder les organisations politiques autour de moi.

Je ne me suis pas rapprochée du PCC(ML) d’abord à cause d’une adhésion doctrinale. Ce n’est pas en lisant quelques textes que j’ai soudainement conclu que le marxisme-léninisme était la bonne réponse à tout. Mon rapprochement a été plus concret, plus graduel, et plus banal que cela.

D’abord, il y avait l’expérience que je venais de vivre. Mon arrestation, les accusations fabriquées, l’expulsion du cégep et le procès qui a suivi avaient confirmé quelque chose que je portais déjà en moi : les institutions n’étaient pas nécessairement neutres, et ceux qui détenaient l’autorité pouvaient très bien s’en servir pour protéger leur position et écraser des opposants plus faibles. Cela ne relevait plus seulement de l’histoire de ma famille. C’était devenu une expérience personnelle.

Ensuite, il y avait le comportement des gens du PCC(ML) pendant cette période. Ils nous aidaient concrètement dans notre défense. Ils étaient présents. Ils semblaient prendre les choses au sérieux. Comparés à d’autres groupes que j’avais vus agir de façon opportuniste, ils donnaient l’impression d’être plus solides, plus cohérents, plus fidèles à leurs principes. Même certains aspects qui me paraissaient encore un peu folkloriques — les noms de combat, le cérémonial militant, la rigidité du ton — me semblaient moins absurdes qu’avant. Après ma rencontre avec l’agent de la SQ, je n’étais plus portée à balayer d’un revers de main leur méfiance à l’égard de la police et des services de renseignement.

J’ai donc commencé à assister plus régulièrement à leurs réunions, d’abord par curiosité, ensuite par intérêt réel. Je continuais à garder une certaine distance, mais cette distance diminuait. Je n’étais pas encore convaincue de tout, loin de là. Pourtant, j’étais de plus en plus portée à croire que, parmi tous les groupes que j’avais côtoyés, celui-là était peut-être le plus sérieux.

La radicalisation ne commence presque jamais par une idéologie. Elle commence par des expériences, des rencontres et un sentiment d’injustice.

C’est souvent ainsi que commence une radicalisation. Non pas par une conversion soudaine, mais par une série de glissements. On se rapproche parce qu’un groupe semble plus cohérent que les autres, plus sincère, plus digne de confiance. On entre moins par la théorie que par l’expérience, la loyauté et l’impression d’avoir trouvé enfin des gens qui, au milieu du cynisme ambiant, croient réellement à ce qu’ils disent.

À mesure que je me rapprochais du PCC(ML), mon implication devenait plus concrète. Comme j’avais des connaissances techniques supérieures à celles de plusieurs militants, je me suis occupée de sonorisation, d’enregistrements et d’équipement audio lors d’activités. C’était une manière d’entrer dans le mouvement sans encore me définir entièrement par lui.

Puis l’engagement a pris plus de place.

Le parti avait lancé ce qu’il appelait sa « presse de masse », avec la construction d’une imprimerie commerciale à Etobicoke. L’idée était ambitieuse : l’imprimerie devait à la fois financer ses propres opérations et permettre l’impression et la diffusion d’une presse partisane à grande échelle. J’ai participé à la distribution des magazines avec ma voiture, à différents événements, à des activités culturelles. J’ai même appris des chansons révolutionnaires et chanté dans des chorales. Peu à peu, le militantisme n’était plus seulement une activité parmi d’autres. Il devenait un cadre de vie.

J’étais de plus en plus convaincue que le parti jouait un rôle important et que, puisque j’avais compris la nécessité de changer le système, il devenait de mon devoir de contribuer à l’éducation politique des masses. Cette idée me semblait alors presque évidente. Nous pensions qu’en expliquant correctement la réalité sociale, en diffusant la bonne analyse, en faisant le travail de propagande et d’organisation nécessaire, les travailleurs finiraient par reconnaître leurs véritables intérêts et par se rallier.

C’était une vision très typique de la gauche révolutionnaire : croire que le principal obstacle n’était pas tant le désaccord que l’insuffisance de conscience. Si les gens comprenaient, ils adhéreraient.

Cette conviction donnait un sens profond aux tâches les plus banales. Distribuer un journal, transporter du matériel, tenir une activité publique, chanter dans une chorale militante, tout cela participait à quelque chose de plus grand. Plusieurs militants vivaient aussi avec l’idée que la révolution n’était pas un horizon lointain mais une possibilité relativement proche. Dans certains discours, elle semblait être une affaire de trois ou quatre ans. Cette impression d’urgence historique renforçait tout. Chaque geste, même modeste, paraissait chargé d’une nécessité politique immédiate.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, je me suis aussi présentée à deux ou trois reprises comme candidate du PCC(ML). Ce n’était pas parce que nous pensions sérieusement remporter un siège. C’était plutôt une des nombreuses tâches nécessaires pour permettre au parti de conserver son statut officiel. Là encore, l’objectif réel n’était pas de gagner, mais de maintenir une présence et de démontrer que le parti existait.

Pendant cette période, j’avais aussi perdu une bonne part de mon sens de l’humour. Je prenais tout très au sérieux : le parti, l’histoire, mon rôle, les mots d’ordre, la discipline. Comme si la gravité était une preuve de rigueur.

J’ai visité l’Albanie à deux reprises, en 1985 et en 1986. Pour le PCC(ML), l’Albanie d’Enver Hoxha représentait alors la forme la plus pure du socialisme. L’Union soviétique était dénoncée comme révisionniste. Mao et la Chine étaient vus comme opportunistes. L’Albanie, au contraire, incarnait la rectitude idéologique, la fidélité au marxisme-léninisme et la résistance aux compromis.

Quand on baigne dans un tel univers, un voyage de ce genre n’est pas un simple déplacement. C’est presque un pèlerinage politique. On ne part pas seulement voir un pays. On part voir une idée réalisée.

Or, ce que nous avons vu ne correspondait pas entièrement à l’image qu’on nous avait présentée. Il y avait la pauvreté, d’abord. Une pauvreté réelle, visible, difficile à ignorer. Il y avait aussi la faiblesse des mesures de santé et de sécurité dans les usines. Le contraste entre le discours et certaines réalités concrètes était frappant.

Ces voyages n’ont pas produit chez moi une rupture immédiate. Ce n’est généralement pas ainsi que les choses se passent dans les milieux idéologiques. Quand la réalité contredit le récit, le premier réflexe n’est pas toujours de remettre le récit en cause. On cherche plutôt à intégrer l’écart, à l’expliquer, à le relativiser. Les difficultés observées pouvaient être attribuées à l’isolement du pays, à l’hostilité du contexte international, aux sacrifices inévitables d’une société qui avait choisi une autre voie.

Mais malgré toutes les explications possibles, quelque chose s’installait. Le voyage introduisait une distance entre le modèle et le réel. Il devenait plus difficile de croire à une société presque parfaite lorsqu’on avait vu de près ses limites, sa rudesse et sa pauvreté.

Cela ne suffisait pas encore à défaire l’ensemble de mes convictions. Mais cela commençait à fissurer un réflexe très présent dans les organisations idéologiques : la tendance à prendre les pays, les chefs et les systèmes moins pour ce qu’ils sont que pour ce qu’ils doivent représenter.

À un certain moment, je suis devenue membre stagiaire d’une unité de base du parti. En principe, après environ un an, un militant devenait membre à part entière ou cessait d’être considéré comme candidat. Dans mon cas, les choses sont restées en suspens. Il n’y a jamais vraiment eu de verdict, ni de suivi très clair.

Mais j’étais suffisamment impliquée pour participer à un événement important : le congrès du parti à Vancouver, en 1988.

Un congrès politique est normalement l’endroit où un parti débat de sa ligne, adopte des résolutions et discute de ses orientations. C’est en tout cas ce que j’imaginais. Dans mon esprit, cela devait être un moment intense de confrontation d’idées.

La réalité était tout autre.

Les délibérations importantes avaient lieu à huis clos entre les membres en règle, et comme je n’étais que membre stagiaire, je n’y avais pas accès. Mais même dans les parties publiques du congrès, il devenait clair que le rôle des participants n’était pas de débattre ou de décider. Il n’y avait pratiquement pas de résolutions à discuter, pas de votes significatifs, pas de véritable espace pour remettre en question les orientations.

Le fonctionnement reposait essentiellement sur l’autorité du dirigeant historique du parti, Hardial Bains. Le comité central était élu lors des délibérations fermées, mais l’ensemble donnait l’impression d’un processus largement contrôlé. Les interventions consistaient le plus souvent à saluer la justesse de la direction ou à souligner la clairvoyance du dirigeant.

Une formule revenait constamment : « le parti nous enseigne ».

Peu à peu, l’image que j’avais entretenue — celle d’un mouvement révolutionnaire dynamique où les idées circuleraient librement — s’effritait. L’organisation ressemblait moins à un laboratoire politique qu’à une structure où la ligne descendait du sommet et où le rôle des militants était essentiellement de la relayer.

À cela s’ajoutait un autre élément de plus en plus visible : les privilèges accordés au premier secrétaire du parti. Tout était justifié par son rôle historique de dirigeant de la classe ouvrière. Il était naturel, disait-on, qu’il bénéficie des meilleures conditions.

Plus j’observais ces mécanismes, plus il devenait difficile de les concilier avec l’idéal d’égalité et d’émancipation que le parti disait défendre.

Pendant un certain temps, ces observations sont restées à l’arrière-plan. L’engagement militant crée une forme d’inertie : on est pris dans les tâches, dans les relations, dans les habitudes. Les questions existent, mais elles restent souvent silencieuses.

Un épisode a toutefois marqué un tournant.

À un moment donné, Hardial Bains a fait une sortie très critique à l’égard des militants. Il nous reprochait de ne pas prendre suffisamment d’initiatives, de ne pas être assez dynamiques dans la mobilisation. Le ton était sévère. L’idée était claire : si les choses n’avançaient pas comme elles le devraient, c’était parce que les militants n’étaient pas à la hauteur.

En entendant cela, une pensée très simple m’est venue : très bien, mais ce sera la dernière fois qu’on me reprochera quelque chose que je n’ai pas dit.

J’ai donc décidé d’intervenir plus franchement.

Lors d’une discussion, probablement autour de 1992 ou 1993, j’ai exprimé une idée qui me semblait pourtant assez simple. Avant de connaître le parti, je m’étais imaginé que la gauche révolutionnaire fonctionnerait comme une sorte de bouillonnement intellectuel : un endroit où les idées circuleraient librement, où les discussions seraient vives, où l’on pourrait confronter différentes analyses pour mieux comprendre la réalité.

Ce que j’observais dans le parti ne correspondait pas à cela.

La réponse de Hardial Bains a été très dure. Il m’a expliqué que cette vision relevait d’une conception petite-bourgeoise de la politique. Le rôle des militants n’était pas de discuter librement des idées ou de produire leurs propres analyses. Leur rôle était d’assimiler les enseignements du parti et de propager sa ligne politique.

Autrement dit, mes attentes n’étaient pas seulement erronées : elles étaient idéologiquement suspectes.

Mon travail dans l’informatique et dans les médias m’apportait déjà une plus grande distance. J’étais attirée par la démarche scientifique, par l’idée qu’une hypothèse doit pouvoir être confrontée aux faits. Or, malgré les prétentions très fortes du marxisme à être une science, je voyais peu de véritable démarche scientifique dans le fonctionnement du parti. Les conclusions semblaient souvent précéder l’analyse. La théorie était moins mise à l’épreuve qu’elle n’était protégée.

Petit à petit, l’organisation a cessé d’apparaître comme un instrument de compréhension du monde. Elle ressemblait davantage à un cadre idéologique dans lequel il fallait faire entrer la réalité.

C’est à ce moment que j’ai commencé à prendre mes distances.

Je n’ai pas quitté ce milieu dans la colère, ni dans le fracas. Il n’y a pas eu de grande scène de rupture. J’ai simplement fini par comprendre que ce que j’étais venue chercher là n’y était pas.

J’y étais entrée avec l’idée, sans doute naïve, que la gauche révolutionnaire serait un lieu de pensée intense, un espace où l’on discuterait librement des moyens de transformer le monde. J’y avais trouvé autre chose : une organisation convaincue de détenir la bonne analyse, et pour laquelle le rôle des militants consistait moins à penser qu’à apprendre, répéter et transmettre.

C’est peut-être là la leçon la plus durable que j’en ai tirée. Une idéologie peut donner de la cohérence, de l’énergie, un sentiment de direction. Elle peut aussi fournir une explication globale à presque tout. Mais c’est justement ce qui la rend dangereuse pour quiconque tient à garder une véritable liberté d’esprit. Quand un cadre d’analyse devient assez fort pour tout interpréter, il devient aussi assez fort pour ne plus rien apprendre.

Je ne crois plus qu’une idéologie, quelle qu’elle soit, puisse remplacer une démarche de compréhension ouverte, fondée autant que possible sur les faits, l’examen critique et la possibilité de réviser ses conclusions. Les marxistes-léninistes que j’ai connus parlaient souvent de science, mais j’y voyais surtout un dogme protégé contre l’épreuve du réel.

Cela ne veut pas dire que je sois devenue soudainement modérée ou satisfaite de l’ordre du monde. À certains égards, je me considère encore radicale. Mais ma radicalité ne passe plus par l’adhésion à une doctrine qui prétend tout expliquer. Elle passe plutôt par certaines questions très simples : pourquoi nos sociétés agissent-elles comme si l’avenir comptait moins que le prochain trimestre? Pourquoi l’économie est-elle devenue la mesure principale de toute chose?

Je pense souvent qu’un monde meilleur aurait peut-être exigé moins de certitudes idéologiques et davantage de capacité d’apprentissage. Si nos sociétés avaient accordé plus d’attention à certains enseignements des Premières Nations — par exemple l’idée qu’une décision devrait être pensée en fonction de ses effets sur les sept générations à venir — nous habiterions peut-être aujourd’hui un monde plus vivable, plus responsable et moins aveuglé par l’immédiat.

Je ne suis donc pas sortie de cette expérience en rejetant toute pensée politique ou toute forme d’engagement. Je continue de croire qu’il est bon qu’une société fasse une place à différentes idéologies, à différents mouvements, à différentes contestations. Mais je préfère désormais une position plus libre, plus incertaine aussi : chercher à comprendre avant d’adhérer, et garder mes distances devant toute doctrine qui prétend expliquer le monde une fois pour toutes.

Il y a eu un autre signe, plus simple, que je changeais vraiment. Pendant ces années-là, j’avais perdu une bonne part de mon sens de l’humour. Je prenais tout très au sérieux : le parti, l’histoire, mon rôle, les mots d’ordre, la discipline. Comme si la gravité était une preuve de rigueur.

En prenant mes distances, j’ai retrouvé autre chose : la possibilité de rire, y compris de ce que j’avais été. Et ce n’était pas un détail.

Retrouver mon sens de l’humour, c’était peut-être retrouver aussi une forme de liberté.