Le 7 mai 2012, Christine et moi marquons les vingt ans de notre vie commune. Nous sommes à New Delhi, et nous avons planifié une excursion symbolique : l’aller-retour dans la journée vers Agra, pour visiter le Taj Mahal, monument universellement associé à l’amour.
New Delhi est une ville rude. Sale, entassée, bruyante, polluée, parfois inquiétante. Dans un sens, Connaught Place me rappelle l’atmosphère de Times Square à la fin des années 1970 : une énergie brute, désorganisée, qui donne l’impression d’être constamment sur le fil. Nous logeons au The Lalit New Delhi, près de Connaught Place, et nous prenons le métro très tôt le matin pour nous rendre à la gare.
Dès l’arrivée, la tension est palpable. À cette époque, il y a des attentats. Les contrôles sont omniprésents : détecteurs de métal, machines à rayons X, files strictes. Prendre le train ici ressemble davantage à un embarquement aérien qu’à un simple transport ferroviaire. Même entrer dans un hôtel de luxe implique des procédures similaires.
Les panneaux indicateurs sont confus. Il n’y a pas de numéro de train clairement affiché, seulement la destination finale — Agra n’étant qu’un arrêt parmi d’autres. Les écrans alternent entre l’hindi et l’anglais. Tout est chaotique, difficile à lire, difficile à interpréter.
Un homme vêtu comme un contrôleur nous aborde. Il nous demande quel est notre train. Puis, calmement, il nous annonce qu’il est annulé. Il nous conseille d’aller au bureau du deuxième étage pour faire modifier nos billets.
Au deuxième étage, il est trop tôt. Le bureau est fermé. Un autre homme en uniforme se trouve là. Il nous explique qu’un bureau est ouvert à Connaught Place et nous propose de nous y conduire en taxi. Je refuse. Je lui dis que nous allons marcher. Après tout, ce n’est pas très loin, et un bureau des chemins de fer ne devrait pas être trop difficile à trouver.
Nous cherchons. Longtemps. Rien ne ressemble à un bureau ferroviaire.
Nous retournons finalement à l’hôtel pour vérifier. Et c’est là que nous comprenons : le train n’a jamais été annulé. Mais pendant que nous cherchions, il est parti. On nous a simplement fait manquer notre train.
C’était un scam, bien orchestré.
Qu’est-ce qu’ils y gagnent ? Peu de choses, en apparence : • une commission sur une courte course de taxi ; • une commission sur la vente d’un nouveau billet.
Mais quand on n’a rien, quelques roupies suffisent pour justifier un stratagème élaboré impliquant plusieurs personnes, des uniformes crédibles et une mise en scène parfaitement rodée.
Nous sommes déçus. Déçus de nous être fait prendre. Déçus d’avoir manqué notre train. Déçus que cela arrive précisément ce jour-là.
Nous réussissons néanmoins à repartir plus tard, vers 11 h, et arrivons à Agra en milieu d’après-midi, autour de 15 h. Ce n’est pas le scénario prévu. Le train de remplacement n’est pas le même : il fait un arrêt de plus et n’offre pas de première classe. Le billet de l’aller est donc un peu moins cher que le billet initial, mais comme celui-ci n’était pas échangeable, la perte du premier billet nous oblige malgré tout à débourser quelques dollars de plus. Le train est climatisé, correct, et largement suffisant pour le trajet.
La visite du Taj Mahal est belle. Le lieu est à la hauteur de ce qu’il représente. Il fait chaud, lourd, humide. Et le reste de la ville nous rappelle tristement Niagara Falls, avec ses hôtels médiocres et ses souvenirs kitsch alignés pour les touristes.
Ce n’était pas la journée parfaite que nous avions imaginée pour notre vingtième anniversaire.
Mais ce n’a pas été une mauvaise journée.
Nous ne nous sommes pas laissés démonter. Nous n’avons pas cédé aux solutions faciles. Nous avons trouvé une issue ensemble.
Nous étions toujours là, tous les deux. Toujours en voyage. Et finalement, devant le Taj Mahal, ce symbole démesuré de l’amour et de la durée.
Cette journée nous a rappelé quelque chose d’essentiel : on peut perdre un train, se faire détourner, être bousculé par le contexte — mais tant qu’on avance ensemble, même à contretemps, on arrive quand même là où il faut.
Pour quelques roupies, certains montent des pièges. Pour nous, cette journée a confirmé autre chose : ce qui compte vraiment ne se monnaie pas.