L’été 1970 est fait de gestes précis.
J’ai cinq ans. Je vais en avoir six en septembre.
Je ne me souviens pas de tout, mais je me souviens des matières : le ciment humide, le bois frais, le sable remué. Nous habitons surtout dans la cabane de Jodoin pendant que la maison se construit.
Tout se fait à bras.
Les poches de ciment sont versées dans une grande panne métallique. L’eau est ajoutée directement au mélange. On brasse jusqu’à obtenir la consistance juste — ni trop sèche, ni trop liquide. Le mortier est ensuite étendu à la truelle pour coller les blocs du solage. Rangée après rangée, les blocs tiennent ensemble parce qu’il y a, entre eux, la bonne adhérence.
Une maison commence toujours par ce qui colle.
Pépé défriche le terrain avec la précision d’un ancien bûcheron. Trois coups de hache suffisent pour abattre un érable de six à huit pouces de diamètre. L’arbre tombe exactement là où il l’a décidé. Le terrain s’ouvre. L’excavation suit. Le solage monte. Les murs s’élèvent. Les fermes de toit se mettent en place.
À mes yeux d’enfant, tout semble long. Mais en réalité, tout s’assemble parce que chaque geste trouve son appui.
L’eau
Rapidement, une pompe à eau manuelle est installée dans le sous-sol.
Elle repose sur un tuyau vertical relié à une pointe plantée dans le sol sablonneux. La nappe est peu profonde. Le sable filtre naturellement l’eau. Elle est claire, potable.
Mais rien ne fonctionne sans amorçage.
Il faut garder un peu d’eau en réserve. La verser dans le mécanisme. Créer la succion. Ensuite seulement, l’eau monte.
Pendant plusieurs mois, avant la plomberie et la pompe électrique, c’est ainsi que la maison respire.
Il faut toujours un premier contact pour que le reste suive.
Le chemin
Mon grand-père construit aussi un chemin qui fait le tour complet de la maison. Deux entrées enjambent le fossé. On peut entrer d’un côté, contourner la maison, ressortir sans reculer.
Il ne conduit pas encore. Il apprendra à soixante ans. Peut-être que ce chemin circulaire est déjà une façon de réduire la difficulté du mouvement, d’éviter le moment incertain où l’on doit corriger.
Supprimer le frottement inutile.
La conduite
Gaston possède une Volkswagen Coccinelle.
Petite voiture. Pédales rapprochées. Presque debout sur le siège, légèrement de côté, j’atteins l’embrayage, le frein, l’accélérateur.
Il m’apprend à conduire.
Sentir le point exact où l’embrayage commence à accrocher. Trop tôt, le moteur cale. Trop tard, la voiture bondit. Il y a un instant précis où la transmission accepte le mouvement. C’est ce moment-là qu’il faut apprendre à reconnaître.
Je ne peux pas imaginer enseigner cela à un enfant de cinq ans aujourd’hui. Mais c’était une autre époque. On apprenait en touchant le mécanisme.
Frencher
Il y a aussi Manon Boissy, la petite voisine, un an plus jeune que moi. Elle me montre comment frencher — le mot québécois pour dire French kiss. « Tu ouvres la bouche, puis on roule la langue. »
À cinq ans, presque six, on expérimente déjà ce que signifie le contact. Je me suis souvent demandé comment, à son âge, elle avait appris cela.
Plus tard, les amis de la rue en feront une blague persistante :
— « C’est ton ancienne blonde. »
Et elle répondra :
— « Oui, mais ancienne, ancienne, ancienne, ancienne. »
Un épisode minuscule. Un frottement sans conséquence.
L’alternance
À l’automne et à l’hiver, une organisation précise s’installe.
En semaine, nous sommes à Montréal : travail, école.
Gaston et Nicole passent la semaine à Saint-Paul.
Le vendredi, nous descendons à Saint-Paul pour la fin de semaine, pendant qu’eux montent en ville, à Montréal, et occupent l’appartement.
Deux lieux. Une seule famille.
Un mouvement régulier qui s’ajuste sans heurt parce que chacun connaît sa place.
Les échecs
Gaston me montre aussi à jouer aux échecs. Il lit des livres, étudie les ouvertures. Il m’explique comment une partie ne commence pas par une attaque, mais par une mise en position.
Chaque pièce a son rôle.
Chaque déplacement crée une tension.
Il faut comprendre à quel moment engager le contact.
En 1970, je n’apprends pas seulement à conduire ou à jouer aux échecs.
J’apprends qu’il existe, dans chaque chose, un point précis où le mouvement devient possible.
Un point de friction.
Ni trop brusque, ni absent.
Juste assez pour que ça tienne, que ça démarre, que ça avance.
Et cet été-là, la maison comme le reste commence à tenir.