Hiver 1987. Paris.

Un froid humide, inhabituel. Les murs suintent. Les chambres sont mal chauffées. Ce n’est pas le froid sec du Québec. Celui-ci traverse les manteaux et s’installe dans les os.

Nous sommes à Paris pour tourner le pilote de Fade In.

Philippe Martin, Daniel Vincent et moi. Projet ambitieux. Budget fragile.

Ce soir-là, nous revenons d’un tournage. Longue journée. Nous avons faim.

Nous roulons sans destination précise et nous nous retrouvons, presque par hasard, à Pigalle.

Le Moulin Rouge illumine le boulevard. Les néons, les façades, les rabatteurs plantés devant les portes.

Première porte :

— 220 francs, une consommation incluse.

Nous continuons.

Deuxième porte :

— 130 francs.

Nous continuons encore.

Troisième porte :

— 80 francs.

Cette fois, le prix est presque raisonnable. Comparable à une discothèque.

Mais nous passons quand même notre chemin.

Nous entrons dans un petit comptoir rapide un peu plus loin.

Un kebab. Debout. Silencieux d’abord.

Puis la discussion commence.

Daniel insiste :

« On n’est pas à Pigalle tous les jours. »

Philippe acquiesce.

80 francs, ce n’est pas extravagant.

Je ne suis pas intéressé. Je n’ai jamais voulu aller dans ce genre d’endroit.

Mais l’argument tient. La curiosité s’ajoute à la fatigue.

Nous faisons demi-tour.


Nous retournons à la troisième porte. Celle à 80 francs.

À peine assis, avant même que la consommation incluse arrive, trois jeunes femmes viennent s’asseoir entre nous.

Elles ne ressemblent pas à des danseuses.

Plutôt à de jeunes Parisiennes en sortie. Élégantes. Souriantes.

Celle qui s’assoit près de moi est la plus jolie.

La musique est forte. La lumière basse.

Le serveur surgit :

« Vous offrez le champagne à ces dames. »

Une hésitation. Puis la bouteille s’ouvre.

Les dames ne boivent pas le champagne seul.

Il faut des cocktails.

On parle. Elles sont attentives, affectueuses.

La mienne insiste pour m’emmener dans un salon privé.

« Juste pour parler. Ça ne coûtera rien. »

Sous l’effet de l’alcool, je me surprends à dire :

« Mais qu’est-ce qu’une fille comme toi fait ici ? »

Même en le disant, je sais que la phrase est naïve.

Mais j’ai envie d’y croire.


Le serveur revient. Propose une autre tournée.

Nous demandons la carte.

Daniel la regarde. Son visage change.

« C’est une heure de Quantel. »

En postproduction, une heure de Quantel coûte cher.

Il se corrige :

« Non… plutôt une demi-journée. »

À partir de là, plus rien.

Refus des tournées. Refus des salons privés.

Les filles insistent doucement. C’est leur rôle : faire rester. Faire consommer.

L’addition tombe.

La bouteille et les cocktails : environ 1 000 dollars canadiens.

Une somme que nous n’avions pas.


En sortant, nous ne repassons pas par la même porte.

Les trois entrées, les trois prix différents, les trois enseignes distinctes…

menaient à la même salle.

Trois portes.

Une seule destination.

Quelques mois plus tard, nous lirons qu’un groupe d’Italiens s’y est fait piéger au même endroit. Eux sont revenus armés. L’affaire a mal tourné.

Nous, nous sommes retournés à l’hôtel Campanile, près de la Tour Eiffel.

Le froid était toujours là.

Références

Extrait du journal Le Monde du 29 septembre 1987 relatant la fusillade, cité dans le texte.