Avril 2004.
Je traverse les États-Unis au volant d’un Mercedes-Benz Sprinter. Le véhicule n’est pas un simple moyen de transport : il a été transformé en salle d’exposition mobile pour Bug.tv. À l’arrière, un rack d’équipements — serveurs vidéo, serveurs graphiques — constitue notre kiosque roulant. Direction : Las Vegas, pour l’exposition annuelle du NAB.
Je fais la route Montréal–Las Vegas. Kansas City est sur le trajet — peut-être un léger détour, mais rien qui relève d’une échappée volontaire. Je m’y arrête quelques jours chez une amie. Une pause nécessaire : reprendre souffle, laisser la route faire son travail avant le dernier segment vers l’Ouest.
À cette époque, on est encore avant les téléphones intelligents.
Avant Google Maps.
Sur la route, l’orientation repose sur les cartes papier, les panneaux, l’intuition — et surtout, sur l’expérience qui s’accumule.
C’est dans les plaines du Kansas que quelque chose commence à se répéter.
Des champs à perte de vue.
Rien.
Puis, soudainement, une petite ville.
Je pense notamment à Hays, à Colby.
Et presque systématiquement : un Walmart Supercenter.
Le motif devient rapidement évident. Autour de ce point fixe, tout s’organise. Des commerces apparaissent non pas parce que la ville les a appelés, mais parce que le Walmart est là. Comme si l’agriculture s’interrompait net, remplacée par un noyau commercial posé au milieu du vide. Visible de l’autoroute, détaché du centre-ville, fonctionnel avant tout.
Et presque toujours, parmi ces commerces : un buffet chinois.
Au début, l’observation m’amuse. Puis elle devient utile.
Sur la route, pouvoir manger rapidement est précieux. Reprendre la route sans perdre de temps. Manger quelque chose de plus substantiel — et de meilleur — qu’un McDonald. Ces buffets offrent exactement cela. Ils sont étonnamment constants : mêmes plats, mêmes agencements, presque les mêmes menus d’une ville à l’autre. Même une petite section de sushi, souvent présente, comme une signature.
À force, ces restaurants deviennent prévisibles. Presque une chaîne, sans en être une.
Et sans GPS, sans application pour repérer un endroit où s’arrêter, le raisonnement se simplifie :
trouve le Walmart, tu trouveras le buffet chinois.
Le Walmart devient alors autre chose qu’un commerce. Il devient un repère. Un signal fiable dans un paysage sans relief, sans centre identifiable. Sur la route, il fonctionne comme un phare : pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il annonce.
Je ne doute pas que l’implantation d’un Walmart résulte d’un calcul extrêmement précis. Quelqu’un, quelque part, a tracé des cercles sur une carte : jusqu’où les gens sont-ils prêts à se déplacer pour consommer ? À partir de quelle densité minimale un supercentre devient-il rentable ? L’arrivée du Walmart n’est pas un hasard ; c’est une décision.
Ses effets, eux, demeurent ambivalents.
Pour les commerces du centre-ville, c’est souvent un désastre.
Pour les citoyens, c’est l’accès immédiat à une variété de biens auparavant inexistante ou coûteuse. Dans ces villes où il n’y avait parfois presque rien, on peut désormais acheter sur place, à des prix comparables au reste du pays.
Alors est-ce un mal ?
Ou un bien ?
Je reste incapable de trancher.
Ce qui m’intrigue davantage, toutefois, ce n’est pas le Walmart lui-même, mais ce qu’il attire. Comment expliquer qu’au milieu du Kansas, dans une ville surgie de nulle part, se retrouve un restaurant chinois ? Qui prend la décision de quitter la Chine pour ouvrir un buffet là — précisément là — et pas ailleurs ?
Je me mets alors à imaginer une symétrie invisible.
D’un côté, les stratèges de Walmart, analysant le territoire.
De l’autre, une logique parallèle, tout aussi pragmatique, qui anticipe le passage, le stationnement plein, les familles qui mangeront avant de reprendre la route. Là où il y aura un flux constant, il y aura besoin de nourrir vite, sans surprise.
Dans mon esprit, le scénario se construit presque malgré moi : voici l’endroit, voici le budget, voici le moment. Va là. Ouvre là. Le flux est garanti.
Je n’ai jamais vérifié si cette hypothèse tient la route. Peut-être n’est-ce qu’une fiction née de la répétition du paysage et de la fatigue du voyage. Mais sur cette route, entre les silos, les stationnements géants et les enseignes lumineuses, l’impression demeure : celle d’un territoire organisé par attraction, où certains lieux existent moins pour eux-mêmes que pour ce qu’ils signalent déjà.
Dans ce décor, le buffet chinois n’est pas une destination.
C’est un indice.
Et le Walmart, pour qui sait lire le paysage,
reste un phare.