Le dimanche 5 mars 2023, je suis au Café de l’Octet comme tous les dimanches. La différence, c’est que ce sera le dernier.
La semaine, je travaille à l’Agence du revenu du Canada, cinq jours sur cinq. Le café, c’était les fins de semaine. Pas par logique économique, mais par engagement. Christine, qui ne travaillait normalement pas les dimanches, est là ce jour-là. Anika aussi, qui travaillait habituellement avec moi. Yves, le frère de Christine, est présent également. Il venait souvent nous aider. La petite équipe est au complet.
La journée est belle. Ensoleillée. Presque douce pour un début mars. L’atmosphère est particulière : un mélange de tristesse et de calme. Tristesse parce que quelque chose se termine. Calme parce que nous sommes ensemble, une dernière fois, dans ce lieu qui aura compté.
Beaucoup de gens passent nous voir. Des amis, des membres de la coopérative, des clients réguliers. Certains prennent un café. D’autres viennent simplement dire au revoir. On discute. On se rappelle. On remercie. Le projet était aimé. Les gens aimaient l’atmosphère, le café, les crêpes, les galettes bretonnes. Mais surtout, ils aimaient la mission.
Le Café de l’Octet n’était pas qu’un café. C’était un lieu où l’on pouvait se faire aider avec un ordinateur, une tablette ou un téléphone. Où l’on pouvait dire je ne comprends pas sans gêne. Où la littératie numérique n’était pas un concept théorique, mais une aide concrète, immédiate, humaine. Les gens le comprenaient instinctivement. Ils y tenaient.
Il est important de préciser que, bien que j’aie été fondatrice et directrice générale de la coopérative, je n’ai jamais tiré de revenu de ce projet. Mon travail au Café de l’Octet était entièrement bénévole. Le café n’a jamais été, pour moi, une source de salaire, mais un engagement : la tentative de créer une structure durable pour répondre à un besoin réel, dans un cadre accessible et respectueux.
Quelques semaines plus tôt encore, nous pensions pouvoir passer à travers l’hiver. Les ventes avaient légèrement repris en février. Nous nous disions que le plus dur était derrière nous. Mais une série d’événements est venue précipiter la fin : un bris d’aqueduc qui a forcé la fermeture temporaire du café, des problèmes de rats, l’inflexibilité complète du propriétaire sur les conditions du loyer. À cela s’ajoutait l’épuisement humain.
Christine et moi avions prêté environ 250 000 $ à la coopérative. Nous nous étions même endettées personnellement pour tenter de tenir jusqu’au printemps. Il nous manquait peut-être deux mois pour retrouver une rentabilité opérationnelle comparable à celle de l’été. Mais nous n’avions plus les ressources — ni financières, ni physiques — pour continuer.
La fermeture mettait fin à l’hémorragie. Christine était à bout. Moi aussi. Continuer aurait été irresponsable.
Avec le recul, je comprends mieux où mon analyse a failli. J’avais cru que la sortie de la pandémie provoquerait un retour massif vers les lieux physiques, les cafés, les quartiers centraux. Un écho lointain aux années 1920, lorsque, après une grande crise sanitaire, la société avait cherché à se retrouver.
Mais le monde avait changé de structure. Dans les années 1920, il n’y avait ni télétravail ni Internet. Les relations passaient nécessairement par la présence physique. Cette fois-ci, les gens avaient appris à s’isoler, à maintenir des liens à distance, à vivre dans un environnement numérique qui réduisait le besoin — et parfois même l’envie — de sortir. Les relations en personne n’étaient plus une évidence.
Le Quartier latin, où se trouvait le Café de l’Octet, s’est détérioré rapidement. Au lieu de redevenir un quartier vibrant, il est devenu un point de chute pour l’itinérance et le désœuvrement. Une partie de cette population avait été déplacée d’autres secteurs plus récemment gentrifiés, notamment le quartier de la Main. La transformation attendue n’a pas eu lieu. Le quartier n’a pas été réinventé ; il a simplement absorbé des fragilités déplacées ailleurs.
Je constatais, en parallèle, la même réalité dans mon travail à l’Agence du revenu du Canada. Jour après jour, des personnes incapables d’accéder à leurs comptes en ligne, de comprendre des formulaires, de naviguer des systèmes pensés pour des gens déjà à l’aise avec le numérique. Le niveau général de littératie numérique — et fiscale — est faible. Les besoins sont immenses. Les structures pour y répondre, presque inexistantes.
Des projets comme celui de la coopérative sont nécessaires. Ils sont même urgents. Mais il n’y a personne pour les soutenir durablement. Personne pour les porter institutionnellement. Et surtout, rien pour les financer.
Je n’étais pas seule à m’être trompée. Au printemps 2023, un article du New York Times relatait la fermeture d’un magasin phare de Whole Foods, opéré par Amazon, près du Civic Center à San Francisco. Amazon avait parié, lui aussi, sur le retour des travailleurs technologiques et sur une gentrification progressive du quartier. Malgré des ressources pratiquement illimitées, le pari avait échoué.
Si même Amazon, avec toutes ses données et ses moyens, n’avait pas su lire correctement la forme que prendrait le monde post-pandémique, comment aurais-je pu y parvenir moi-même ?
Le 5 mars 2023, au Café de l’Octet, il n’y avait ni colère ni éclats. Seulement une fatigue profonde, partagée. La conscience d’avoir essayé, sérieusement, sans tricher.
Je n’ai jamais réussi à trouver le mot exact pour ce qui s’est perdu ce jour-là. Ce n’était pas un rêve personnel. Ce n’était pas seulement un lieu.
C’était une capacité collective d’aider, fragile, nécessaire, laissée sans soutien. La fermeture n’a pas répondu aux questions. Elle a simplement mis fin à une tentative.
Le reste demeure ouvert.