Hiver 1969–1970.

J’ai cinq ou six ans.

Le samedi soir appartient à mon grand-père. Il s’installe devant la télévision noir et blanc — une vingtaine de pouces, l’image légèrement neigeuse, la réception capricieuse. Parfois il faut ajuster l’antenne. Rien de tout cela n’a d’importance.

C’est la Soirée du hockey.

Le match des Canadiens de Montréal.

Mon grand-père ne regarde pas le match en silence. Il parle sans arrêt. Il commente les jeux avant même qu’ils ne se produisent. Il critique l’arbitre. Il corrige les commentateurs. Il explique les stratégies comme s’il avait lui-même dessiné les systèmes.

Le hockey est sérieux.

Le Canada, beaucoup moins.

Avant la mise au jeu, il y a les hymnes nationaux.

Dans d’autres maisons, on se lève peut-être. On se recueille. On écoute avec respect.

Chez nous, non.

Mon grand-père continue de parler. Il peut lancer une remarque ironique. Il peut commenter la politique en même temps que la musique. L’hymne ne suspend rien. Il ne crée pas de silence.

Il est indépendantiste. Le Canada, son drapeau, son hymne — ce ne sont pas des objets sacrés dans la maison.

Moi, j’ai cinq ou six ans. Je n’ai pas encore les mots pour comprendre les nuances politiques. J’absorbe simplement l’atmosphère.

Et j’entends l’hymne.

Dans le vers :

« Ton histoire est une épopée »

je ne connais pas le mot épopée.

Alors ce que j’entends, c’est :

« Ton histoire est une des pas pires. »

Et cela me semble parfaitement cohérent.

Un pays dont l’histoire serait « une des pas pires » — ni exceptionnelle, ni glorieuse, ni héroïque. Juste… acceptable.

Dans la maison où je grandis, cette version me paraît plus plausible qu’une grande fresque épique.

Je ne trouve rien d’étrange à cette formulation. Au contraire, elle correspond à l’ambiance. À la distance. À l’ironie tranquille.

Je ne sais pas encore ce qu’est une épopée.

Je ne sais pas que le mot évoque des héros et des conquêtes.

Mais je comprends déjà, confusément, qu’un pays peut être raconté de différentes manières.

À la télévision, il est solennel.

Dans le salon, il est relativisé.

Dans ma tête d’enfant, il devient :

une des pas pires.

Des années plus tard, j’apprendrai le vrai mot.

Mais je réalise que ma première version n’était pas seulement une erreur d’audition.

C’était déjà une lecture du monde.