J’étais à Atlanta pour quelques jours, peu après l’inauguration du nouveau bâtiment technique du campus Turner, au sud de The Mansion, plus près de Techwood Drive. Nous étions réunis pour une rencontre des comités d’ingénierie de la SMPTE. On parlait de normes, de formats, de transitions, de ce que la télévision devenait, et de ce qu’elle cessait d’être.

Entre deux séances, nous circulions sur le site. Ce n’était pas une visite officielle au sens touristique, mais une mise en contexte. On nous montrait ce qui ne se voit pas à l’écran.

Devant The Mansion, il y avait ce vaste parterre, d’une régularité presque irréelle. Une pelouse sans aspérité, sans trace. C’est là qu’on m’a expliqué que le sol d’Atlanta, cette argile rouge si caractéristique, était un mauvais conducteur. Trop isolant pour absorber naturellement l’énergie de la foudre. Et même plus bas, le socle rocheux, compact, granitique, n’offrait pas davantage de secours. On ne pouvait ni compter sur la terre, ni vraiment sur la roche.

Alors on avait transformé le paysage.

Sous ce parterre s’étendait un réseau invisible destiné à dissiper l’électricité, à la répartir, à l’épuiser lentement. Le jardin faisait partie du système. La pelouse n’était pas décorative : elle était fonctionnelle. Elle était un amortisseur d’orage.

Je me souviens avoir trouvé cela à la fois élégant et profondément humain : utiliser ce qui apaise le regard pour dompter ce qui détruit.

Sur le moment, je l’ai enregistré comme une belle solution d’ingénierie. Mais en rentrant, le souvenir s’est déplacé. Il est allé se poser ailleurs.

Il est allé rejoindre Agathe Rose.

Elle aussi avait vu la foudre traverser une maison. Elle aussi avait appris que l’électricité ne respecte pas les murs, ni les intentions. Elle avait choisi, toute sa vie, de fermer les fenêtres quand l’orage approchait. À Turner, on avait choisi d’ouvrir le sol.

Deux réponses différentes à la même force.

L’une était faite de précaution, l’autre de calcul. L’une était intime, l’autre collective. Mais les deux disaient la même chose : on ne contrôle pas la foudre. On négocie avec elle.

Depuis, chaque fois que j’entends un orage, je pense à ce parterre. Et à Agathe Rose. À cette ligne invisible qui relie une maison de Gaspésie et un campus d’Atlanta. À cette idée que la mémoire, comme l’électricité, cherche toujours un chemin pour se dissiper sans détruire.