En 1977, mes grands-parents viennent tout juste de prendre leur retraite. Mon oncle Réal, annonceur de radio de carrière, est engagé comme directeur des programmes et animateur à la nouvelle station CJMC (1490 AM). Il arrive avec un capital symbolique déjà solide : on l’a entendu à la télévision nationale à CFTM et à la radio à CKVL. En Gaspésie, ce statut le précède. Dans une petite localité éloignée des grands centres, l’animateur-vedette attire naturellement l’attention.
Son émission matinale s’intitule C’est Réal au matin, jeu de mots assumé avec céréales au matin. Le ton est direct, complice, très incarné. Réal s’installe avec Geneviève et leurs enfants — François, Laurence et Isabelle — à Saint-Joachim-de-Tourelle, dans une fermette louée avec des poules, quelques moutons et une vache. L’idée est que mes grands-parents vendent leur maison de Saint-Paul et viennent vivre avec eux pour aider à la ferme, sans toutefois se presser : connaissant le parcours de Réal, ils savent que les projets peuvent évoluer rapidement.
À la fin de mon secondaire 1, en juin 1977, nous déménageons à Tourelle. L’été s’installe dans un rythme très différent. J’en garde des images précises, presque tactiles : les jeux dans le ruisseau à patates avec mes cousins ; l’odeur du foin ; la centrifugeuse qui sépare la crème du lait ; la baratte à beurre actionnée au pied, lente et régulière. Il y a aussi des souvenirs plus abrupts, comme cet oiseau touché par une carabine à plomb — persuadée de ne pas pouvoir l’atteindre — qui tombe pourtant, provoquant un scandale, surtout pour ma tante Geneviève.
La maison est un lieu de passage. Un jeune couple de Français, en tournée autour de la Gaspésie, est accueilli pour ce qui me semble alors durer très longtemps. La radio structure le quotidien. Réal anime le matin, puis une émission d’entrevues à l’heure du midi, diffusée en direct de l’hôtel Le Monaco des Monts (aujourd’hui Hôtel & Cie).
Il complète ses revenus en faisant des directs, de la publicité en direct depuis des commerces. Un samedi matin, chez un marchand de vêtements à Cap-Chat, l’expérience démarre mal : vers dix heures, il n’y a personne. Avant de reprendre l’antenne, Réal glisse au personnel : « À ma prochaine intervention, faites du bruit. Faites sonner la caisse. » À l’antenne, porté par cette ambiance fabriquée, il lance : « Venez pas, c’est plein ici. Il n’y a plus de place. » En peu de temps, le magasin se remplit. Sa phrase reste : le monde attire le monde. Sans le savoir, c’est peut-être ma première leçon d’anthropologie.
Il y a aussi les plaisirs simples. Les comptoirs de crème glacée molle de l’Est du Québec, avec leurs fameuses 51 saveurs. La crème arrive dure en rouleaux, est tranchée, insérée dans une machine à vrille, puis ressort en spirale. Mon cousin et moi commandons des cornets toujours plus grands, mélangeant les saveurs, jusqu’à atteindre des proportions absurdes — sept fois la portion régulière — avec la complicité amusée de l’employé.
En septembre, je débute mon secondaire 2 à la polyvalente de Sainte-Anne-des-Monts. Après une année entière en voie enrichie au Séminaire de Joliette, le programme régulier est facile, presque déconcertant. En mathématiques, tout est immédiat ; j’obtiens 100 % à une étape complète. Les élèves sont sympathiques, le professeur — originaire d’Égypte — excellent. Ces mois sont intellectuellement agréables, même si ce décalage me compliquera la suite lorsque je retournerai à Joliette, où mes résultats gaspésiens ne seront pas reconnus.
À la maison, l’équilibre est plus fragile. La discipline imposée à mes cousins diffère de celle à laquelle je suis habituée. La pression pour que je m’y conforme crée des tensions récurrentes entre Réal, mes grands-parents et moi. Peu à peu, l’idée d’un retour à Saint-Paul s’impose.
Certaines scènes restent très nettes. Le photocopieur du bureau fédéral où travaille Geneviève — une machine encore rare, utilisant un procédé intermédiaire avant d’imprimer sur papier blanc. Un point de presse tenu à l’extérieur, sur des terrains adjacents, lors de la visite de Pierre Elliott Trudeau. Il arrive à bord de deux hélicoptères CH-47 Chinook des Forces canadiennes, l’un pour le premier ministre et son personnel, l’autre pour les journalistes. Le bruit, le souffle et la poussière soulevée par les pales impressionnent tout le monde. Trudeau raconte alors avoir déjà parcouru la Gaspésie en auto-stop, un souvenir accueilli avec un scepticisme amusé.
Et puis il y a cette scène de radio, presque surréaliste. Un matin, Réal voit arriver un nouveau 45 tours du groupe français Les Charlots. Sans l’écouter, il se dit que ce sera forcément drôle. La chanson s’intitule Histoire merveilleuse. Il la lance en ondes… puis réalise, quelques secondes plus tard, que le ton est tout autre. On entend notamment :
Ce matin en me réveillant Quelle surprise en regardant Mes couilles Là juste devant mes deux noix C’est fou, je ne reconnais pas Ma nouille Hummmm, je bande (Ah quelle quéquette il a, ce mec-là) Je bande
Le malaise est immédiat. Réal coupe la diffusion avant la fin. Longtemps après, l’anecdote fera rire. Sur le moment, elle marque.
La parenthèse gaspésienne se referme après quelques mois. Elle n’aura pas transformé la trajectoire, mais elle a laissé une empreinte très précise : un monde où la radio façonne le réel, où les foules se créent par suggestion, où des hélicoptères secouent le sol, et où même un disque lancé trop vite peut suspendre le temps. Un détour bref, mais étonnamment dense, resté longtemps vivant dans la mémoire.