Été 1993.

C’est notre premier grand voyage avec Alain. Il a six ans depuis juin. Ça fait un peu plus d’un an que Christine et moi sommes ensemble. Elle a dix-huit ans, j’en ai vingt-huit. Trois âges, trois rythmes, et déjà une petite équipe qui apprend à se tenir dans le monde.

Jusqu’ici, on avait trouvé ça trop tôt. Trop jeune. Trop fragile, peut-être. Mais à six ans, on se dit que c’est le bon moment : l’âge où un enfant commence à comprendre qu’un déplacement peut être plus qu’un trajet, qu’un été peut devenir une mémoire.

On choisit l’Europe comme on choisit une pente douce. Principalement la France, avec une brève incursion en Italie et un saut à Londres. Des destinations pas trop dépaysantes — du moins, c’est ce qu’on se raconte. On se dit que ça va “bien aller”.

À Paris, dès les premiers jours, je sens l’écart. Nous, on marche. Paris se découvre à pied : les rues, les odeurs, les gens, les angles de lumière, la vie qui se fabrique sur les trottoirs. Moi, j’ai toujours voyagé comme ça : davantage pour les gens que pour les monuments.

Mais Alain n’a pas six ans “comme nous”. Il a six ans tout court.

Il ne regarde pas ce qu’on lui montre. Il regarde ce qu’il voit. Les petites bébêtes sur le trottoir comptent plus que les façades. Les détails minuscules gagnent contre les grandes lignes. Et surtout, il nous le répète, comme un refrain de protestation :

Marcher, marcher, marcher. Toujours marcher.

Il veut des “vraies” affaires. Un bateau-mouche. La tour Eiffel. Ce que j’appelle, avec un certain snobisme, “les choses de touriste”. Comme si c’était un défaut. Comme si le voyage devait prouver quelque chose.

On l’amène au musée des Égouts. Sur le coup, il est impressionné : l’idée d’un autre Paris, caché sous celui qu’on traverse, lui parle. Ça marche… jusqu’au moment où il apprend qu’il y a des rats. Là, l’émerveillement change d’adresse. Brusquement, c’est moins une aventure qu’une menace. Je le vois recalculer le réel, comme seuls les enfants savent le faire : d’un bloc, sans détour.

On passe aussi par le Louvre. Pas longtemps. Juste les grandes cases à cocher : la Joconde, quelques incontournables — pour nous, pour la photo intérieure qu’on veut garder. Alain, lui, retient surtout la pyramide. La forme. La géométrie. L’étrangeté dans la cour. Des années plus tard, quand il reviendra adolescent, il dira : « Je me souvenais de la pyramide… mais je ne me souvenais pas qu’il y avait un bel édifice autour. » Cette phrase-là résume tout : à six ans, on n’a pas la même profondeur de champ.

Et puis vient notre petite friction, au détour d’une discussion.

Je lui dis :

Mais Alain… tu veux faire toutes les choses de touriste.

Il me répond, sans se défendre, sans s’excuser, simplement :

Bien, c’est parce qu’on est des touristes.

Je n’ai rien à répliquer. Parce que c’est vrai. Et parce que ce “rappel” m’irrite précisément là où il touche juste : dans cette posture que je m’étais fabriquée, comme si voyager devait m’absoudre d’être un visiteur.

Je lui concède qu’il a raison, mais j’ajoute quand même — pour sauver une parcelle d’orgueil — que je n’aime pas trop qu’on me le souligne. Il sourit, j’imagine. Ou il passe à autre chose. Les enfants ont cette force : ils n’insistent pas pour gagner; ils disent, puis ils vivent.

Finalement, je dois l’admettre : c’est agréable, la tour Eiffel. Le bateau-mouche. Même ce que j’avais snobé pendant des années.

À ce moment-là, ça faisait peut-être une dizaine de fois que j’étais allé à Paris — et je n’avais jamais fait ces activités-là. Ni tour Eiffel, ni bateau-mouche. Comme si j’avais traversé la ville en évitant exprès de la regarder au même endroit que tout le monde.

Il aura fallu Alain, six ans, pour me faire entrer dans Paris par la porte la plus simple : celle qui accepte ce qu’elle est. Un père, une conjointe, un enfant. Une famille en train de se former, qui apprend à voyager comme elle apprend le reste : en corrigeant ses poses, en ajustant son pas, et en se laissant ramener au réel par la phrase la plus évidente du monde.

Parce qu’on est des touristes.