Quand j’essaie de retourner dans mes souvenirs du début des années 1970, ce qui me frappe d’abord, c’est la difficulté à fixer les choses précisément dans le temps. Les étés se ressemblent, s’empilent, se confondent. Avec mes grands-parents, on allait en Gaspésie presque chaque été. C’était un rituel. Alors distinguer quel événement appartient à quel été demande toujours un petit effort.

Je suis toutefois pas mal certain que ce que je raconte ici, c’est l’été 1973. La raison est simple : c’est l’été où j’ai fait deux fois le tour de la Gaspésie. Une fois avec Pépé et Mémé, et une autre fois avec mon père, Serge, et Raymonde, sa conjointe à ce moment-là. Mes demi-frères, Augustin et Louis-Philippe, ne sont pas encore nés : Augustin naîtra en 1974, Louis-Philippe en 1979. À l’été 1973, tout cela est encore à venir.

Il y a aussi un indice très précis qui me ramène à cet été-là : à la radio, on jouait souvent Le Moustique. Je l’aimais beaucoup. Je ne savais évidemment rien de son origine, ni de sa filiation avec une chanson des Doors enregistrée après la mort de Jim Morrison. En français, je la trouvais simplement amusante. Au point de la choisir souvent dans les juke-box, quand on arrêtait manger quelque part sur la route.

Le premier tour — avec Pépé et Mémé

Avec Pépé et Mémé, le trajet était presque toujours le même. Le premier arrêt se faisait sur la rive sud de Québec, à Saint-Nicolas, chez Fernande, la sœur de Mémé. Ensuite, on allait à Saint-Fabien, chez Eldège, le frère de Mémé, et sa femme Anne-Marie. J’aimais beaucoup aller là. Eldège était très gentil, et Anne-Marie, qui enseignait au primaire, avait toujours beaucoup de temps pour moi.

Il est probable que cet été-là, on soit aussi allés à leur chalet, à Saint-Fabien-sur-Mer. Ils habitaient le village, mais avaient un chalet pour l’été, près du fleuve.

En poursuivant le tour, on prenait ensuite la direction de la vallée de la Matapédia. On s’arrêtait à Saint-Tharcisius, chez ma tante Alice, une autre sœur de Mémé. Sa fille avait à peu près mon âge. Même s’il y avait une génération de décalage — elle était la fille de la sœur de ma grand-mère — on se retrouvait quand même enfants, à jouer ensemble.

La plupart du temps, on couchait ensuite chez mon oncle Jacques, à Saint-Vianney, dans la maison familiale qu’il avait conservée. Quand ce n’était pas dans la famille, on prenait un motel, souvent du côté de la Baie-des-Chaleurs.

Percé faisait partie des arrêts presque obligés. Le tour de l’île Bonaventure revenait d’année en année. J’aimais beaucoup prendre les bateaux, débarquer sur l’île, marcher, aller voir le sanctuaire des fous de Bassan.

Gaspé était souvent un arrêt plus court. Ensuite, on reprenait la route vers Matane, en longeant la côte nord de la péninsule — Grande-Vallée, Sainte-Anne-des-Monts — le secteur qui m’impressionnait le plus.

À Matane, Pépé allait parfois voir son frère Noël, qui avait une entreprise de nettoyage à sec. On n’y couchait pas. Pendant ce temps-là, moi, j’aimais aller voir la passe du saumon atlantique. Même si on en voyait rarement, j’aimais observer et attendre.

Entre les deux tours — Montréal

Entre ces voyages, je passais aussi beaucoup de temps à Montréal. Nous habitions à Saint-Paul. J’ai alors huit ans ; j’en aurai neuf en septembre.

Camille travaille à la Commission des écoles catholiques de Montréal. Il est chef d’équipe d’un groupe de journaliers. Cet été-là, ils font de la démolition et de la rénovation dans une école du quartier Hochelaga-Maisonneuve, sur la rue Hochelaga, à l’angle de Pie-IX.

J’en profite souvent pour voyager avec lui, matin et soir. Pendant la journée, je me promène seul à Montréal. Je vais à La Ronde, à l’Aquarium de Montréal, au Planétarium. Je vais aussi souvent au cinéma.

Parfois, je vais au cinéma qui se trouve alors sur la rue Sainte-Catherine, dans le même quartier — je crois que c’est le cinéma Mercier. Il présente le film 3 Étoiles, 36 Chandelles, que je trouve très amusant. J’y vais même plusieurs fois l’après-midi, simplement pour passer le temps, en attendant que Pépé termine le travail.

Le deuxième tour — avec Serge et Raymonde

Puis il y a le deuxième tour de la Gaspésie, celui avec mon père, Serge, et Raymonde. Un voyage d’une tout autre nature.

Cette fois, ce n’est plus la génération des grands-oncles et grandes-tantes, mais celle des cousins et cousines de mon père — donc, pour moi, des petits-cousins et petites-cousines. On se retrouve notamment du côté d’Amqui. L’ambiance est différente, plus libre.

Avec Serge et Raymonde, on voyage autrement. On reste plus longtemps aux mêmes endroits. On couche parfois en tente, parfois dans l’auto, et surtout dans des auberges de jeunesse, en dortoirs.

À Percé, on passe plusieurs jours dans une auberge de jeunesse située en haut d’une montagne, avec une vue plongeante sur le village. À Matane, on reste aussi plusieurs jours dans une auberge de jeunesse. Percy Savard, un cousin de Serge, y travaille alors. Tout près, il y a la rivière. Il y a un kayak. Je pars seul, pagayer dans une sorte de petit delta de la rivière Matane.

Deux tours, et entre les deux

Quand je repense à cet été-là, j’ai l’impression qu’il contient énormément de choses. Deux voyages complets autour de la Gaspésie. Et, entre les deux, Montréal, parcourue seul, à huit ans, comme un immense territoire à apprivoiser.

C’était l’été 1973. Un moustique dans un juke-box. Et un été pour commencer à comprendre le monde.