L’alternance entre Montréal et Saint‑Paul n’a jamais été une errance ni une adaptation forcée. Elle repose sur une organisation précise, dictée par des contraintes très concrètes, et elle m’a permis de développer deux ancrages distincts.
À Saint-Paul, il n’y a qu’un seul cadre scolaire : l’école Notre‑Dame‑du‑Sacré‑Cœur. Les années 2, 4 et 6 s’y déroulent sans rupture. Les visages sont les mêmes, les habitudes aussi. J’y construis un groupe d’amis stable, qui demeure associé au lieu, au village, aux fins de semaine. Même lorsque je vis à Montréal durant l’année scolaire, je reviens à Saint-Paul presque tous les week-ends. Ce lien ne se rompt jamais.
À Montréal, les années 3 et 5 se font à l’école Louis‑Dupire, une école dite expérimentale, où le programme est plus avancé que dans le réseau régulier. L’approche est différente, les attentes plus élevées, les projets plus structurés. Ce n’est pas un simple changement de décor, mais un autre rapport à l’école, au travail scolaire et à la performance. Là aussi, je me constitue un cercle d’amis, distinct de celui de Saint-Paul.
Cette organisation alternée ne relève pas d’un choix pédagogique abstrait, mais de réalités logistiques. Mes grands-parents ne possèdent pas de voiture et ne savent pas conduire. Ils travaillent tous les deux à Montréal, même après la construction de la maison à Saint-Paul. Les déplacements quotidiens sont complexes, le transport en commun peu pratique, et mon grand-père n’apprendra à conduire qu’à soixante ans, en 1975. Avant cela, tout repose sur des arrangements avec d’autres personnes.
Concrètement, une année est consacrée aux déplacements et aux séjours à Saint-Paul, l’autre à la prise d’un logement à Montréal pour simplifier le quotidien. Cette alternance n’est ni improvisée ni subie : elle est organisée, répétée, assumée.
Avec le recul, ce va-et-vient n’a pas produit un sentiment de déracinement. Il m’a plutôt permis de mener deux vies parallèles, chacune avec ses repères, ses amitiés et ses codes. Montréal et Saint-Paul ne s’opposent pas ; ils coexistent. Comprendre le monde, à ce moment-là, passe moins par l’adaptation que par la capacité de tenir ensemble plusieurs réalités sans les confondre.