Vers 2011, la situation devient instable, sans éclat ni rupture franche. Nous devons quitter notre logement de la rue Champlain. Ce n’est pas une décision mûrement réfléchie, mais une contrainte. La transition se fait par étapes. D’abord, un petit studio sur la rue Sainte-Famille, pour moins de deux mois : un logement transitoire, fonctionnel, sans véritable horizon. Ce n’est qu’ensuite que nous trouvons quelque chose de plus stable sur la rue Maple.
Pendant cette période, le travail est incertain, l’argent rare, et l’impression dominante est celle d’évoluer entre deux états, sans ancrage durable. Je cherche alors une issue. Pas un plan de carrière, pas un virage spectaculaire : simplement une option robuste, capable d’absorber l’imprévu.
C’est là que la question du permis de conduire devient centrale.
Avant mon départ de Montréal, en 2004, je détenais un permis de classe 5 du Québec. À l’époque, ce permis permettait non seulement la conduite automobile, mais aussi celle de camions de location — jusqu’aux camions porteurs de 26 pieds, comme ceux de U-Haul ou de Penske. C’était simple, fonctionnel, et suffisant pour gérer un déménagement sans dépendre de qui que ce soit.
En m’établissant en Californie, l’échange du permis est obligatoire. De 2004 à 2009, je conduis donc avec un permis automobile californien, équivalent, dans les faits, à ce que m’autorisait mon permis québécois d’origine.
Le problème apparaît au retour au Québec, en 2009.
Lors de l’échange du permis californien vers un permis québécois, je récupère bien une classe 5 — mais les règles ont changé pendant mon absence. La limite de poids associée à cette classe a été réduite de moitié. Je peux toujours conduire une voiture ou un petit camion, mais au-delà d’environ 18 pieds, la masse devient trop importante. Pour louer un camion de 26 pieds, un permis de classe 3 ou supérieur est désormais requis.
Autrement dit, je perds une capacité que j’avais toujours tenue pour acquise.
Dans un contexte d’instabilité résidentielle, de déménagements possibles et de mobilité incertaine, cette limitation devient un véritable problème. Dépendre d’un tiers pour louer un camion, ou se retrouver bloqué par une contrainte administrative au mauvais moment, n’est pas une option acceptable.
C’est ce qui rend la question du permis incontournable.
En toute rigueur, un permis de classe 3 — camion porteur — aurait probablement suffi. C’était le minimum requis pour récupérer la capacité perdue.
Mais à ce moment-là, je raisonne simplement, presque naïvement. Tant qu’à passer une classe 3, aussi bien passer la classe 1. La logique est directe, peu nuancée : faire l’effort complet une fois, ne pas revenir plus tard, ne pas recalculer.
Le permis de classe 1 ne s’impose donc pas comme un projet professionnel, ni comme un changement de trajectoire, mais comme une extension presque excessive d’un raisonnement pratique — une façon de régler le problème une bonne fois pour toutes, sans mesurer encore ce que cela implique réellement.
La décision se prend ainsi, sans romantisme. Par nécessité.
Je sous-estime toutefois l’effort requis.
La formation s’échelonne sur plusieurs semaines. Les heures de conduite pratique — environ 20 à 22 heures au total — sont exigeantes, concentrées, sans place pour l’improvisation. Chaque séance compte. Chaque manœuvre est évaluée. Il faut apprendre à penser plus large, plus lentement, plus précisément. Rien n’est automatique.
Ce n’est pas une période agréable. Je ne fais pas ça par intérêt, ni par attrait pour le métier. Je le fais pour garder une option ouverte. Il n’y a aucune exaltation dans le processus, seulement une discipline appliquée : être présent, apprendre, passer à l’étape suivante.
J’obtiens finalement le permis. De peine et de misère.
Ce permis n’a pas été obtenu pour exercer un métier. Il a été obtenu pour ne pas être coincé.
À ce moment-là, je ne l’utilise pas. La situation se stabilise autrement, provisoirement. D’autres solutions apparaissent, et le permis reste en arrière-plan, comme une option silencieuse, disponible mais inactive.
Je ne sais pas encore que cette option deviendra, quelques années plus tard, la seule porte réellement ouverte.
Pour l’instant, il ne s’agit pas de changer de route. Il s’agit simplement de tenir, encore une fois, et d’avancer — toujours à contretemps.