L’année 1989 a commencé en force.
Cela faisait un peu plus d’un mois que je travaillais chez Micro-Contact. J’avais commencé en décembre 1988. Nouveau poste, nouveau contexte : ingénieur de systèmes — system engineer — pour les environnements Apple, avec un titre plus précis de spécialiste en multimédia.
Micro-Contact était une chaîne de concessionnaires informatiques bien implantée au Québec. On y vendait des systèmes Apple et IBM, ainsi que des mini-ordinateurs de Digital Equipment Corporation. Le siège social était à Québec, avec des succursales à Montréal et à Trois-Rivières. Pour ma part, je travaillais au soutien technique de la division affaires, dans des bureaux situés rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal.
Très rapidement, on m’a envoyé à San Francisco pour le Macworld Expo, qui se tenait du 20 au 23 janvier 1989. J’avais déjà assisté à des Macworld à Boston, mais celui de San Francisco était autre chose. On y référait souvent comme la grande messe d’Apple — le moment où l’écosystème se rassemblait, où les annonces comptaient vraiment.
Les frères Beaudouin, propriétaires de l’entreprise, étaient sur place, de même que des collègues des autres succursales. Dès la première soirée, avant même l’ouverture officielle du salon, ils nous ont invités dans un bar à Fisherman’s Wharf. Les rondes s’enchaînaient. La plupart buvaient de la bière — de la Corona, plutôt légère. De mon côté, j’étais aux margaritas. Après quelques verres, je me souviens assez mal de mon retour à l’hôtel ; un collègue m’avait mis dans un taxi et m’avait ramené sans histoire.
Le cœur de l’événement se jouait au Civic Center Auditorium. L’auditorium était plein à craquer. Une foule dense, attentive, presque fébrile. Lorsque John Sculley, alors chef de la direction d’Apple, est monté sur scène pour livrer le keynote, l’atmosphère avait quelque chose de cérémonial. On n’était pas là uniquement pour entendre des spécifications techniques : on venait assister à une vision, à une orientation, à une promesse.
Ce moment résumait bien l’expression : la grande messe. Le public réagissait, applaudissait, se projetait. Apple parlait d’avenir, et tout le monde voulait y croire.
Pendant notre présence à San Francisco, les San Francisco 49ers ont remporté le Super Bowl XXIII, le 22 janvier. Portés par l’euphorie, nous nous sommes laissés entraîner par la foule et avons célébré la victoire avec les locaux sur Union Street. La scène était intense, spontanée, bruyante — et étonnamment rassembleuse. Pour la première fois, je ne me sentais pas simple visiteur, mais emporté par l’énergie de la ville.
Le salon lui-même était électrisant. On sentait que quelque chose était en train de naître. Les premières cartes graphiques capables de sorties vidéo apparaissaient. On en était aux balbutiements du travail vidéo sur Macintosh. Un peu plus tard cette même année, nous avons assisté à une démonstration donnée par le vice-président marketing d’Avid Technology, alors une toute petite start-up. Ils présentaient les premières versions de leur logiciel de montage non linéaire, pensé surtout pour le montage offline, mais déjà révolutionnaire sur le plan créatif.
Yanik, qui travaillait avec moi au soutien technique et qui avait été embauché à peu près en même temps, avait qualifié l’image vidéo affichée à l’écran de « timbre-poste animé », tant elle était petite et rudimentaire. À l’époque, cela faisait sourire. Avec le recul, on assistait pourtant à la naissance d’un modèle qui allait devenir dominant.
On découvrait aussi les premières cartes accélératrices, les débuts des disques optiques, les imprimantes couleur PostScript. Le Macintosh II existait déjà. Le Macintosh SE/30 conservait un écran monochrome, mais permettait une sortie couleur grâce à l’ajout d’une carte graphique — un compromis très révélateur de cette période de transition.
En dehors du salon, je découvrais la ville : mes premiers trajets en San Francisco cable car, une San Francisco froide et pluvieuse en janvier, loin des clichés. Les Beaudouin n’étaient pas du genre à réserver des hôtels de luxe : nous logions dans un motel modeste, près de Van Ness et Market, non loin du Civic Center.
Le Moscone Center était alors tout neuf, encore loin de l’ampleur qu’il prendrait plus tard. L’événement se déroulait sur deux sites, donnant au salon une impression un peu éclatée, mais très vivante.
Pour moi, ce séjour avait une résonance particulière. Il contrastait fortement avec l’année précédente : les projets avortés, la faillite, les séparations. Être là, plongé dans cette ferveur technologique, porté par un nouvel emploi et des perspectives concrètes, donnait l’impression de reprendre pied.
Ce n’était pas encore une certitude. Mais c’était clairement un nouveau départ.