Une sortie scolaire hors du monde

Entre 1970 et 1981, j’ai traversé tout le parcours scolaire québécois, de la première année du primaire jusqu’à la fin du secondaire V. Comme beaucoup d’élèves de cette époque, mes souvenirs d’école sont ponctués de sorties éducatives : Ottawa et ses musées nationaux, Québec et ses lieux fondateurs, Montréal et ses grandes institutions culturelles. Ces voyages formaient une géographie familière, balisée, presque attendue.

Mais il y eut une exception.

Au printemps 1981, dans le cadre d’un projet de fin d’année en géographie, notre groupe de secondaire V de l’école secondaire de Joliette s’est rendu sur le chantier de LG‑4, au cœur de la Baie‑James. Une sortie scolaire sans équivalent, ni avant ni après.

Avec le recul, il est encore difficile de mesurer à quel point ce projet était audacieux.

Un projet presque irréaliste

LG-4 se trouve à près de 1 600 km de Joliette, dont les derniers centaines de kilomètres se font sur des chemins non pavés, encore aujourd’hui peu recommandés. En 1981, il ne s’agissait pas d’une route, mais d’un chemin forestier utilisé exclusivement pour la construction du complexe hydroélectrique. Le trajet par voie terrestre aurait exigé plusieurs jours, sans garantie logistique.

La seule option réaliste était donc l’avion.

Organiser le déplacement d’un groupe scolaire vers un chantier actif, isolé, sans vocation touristique, relevait presque de l’absurde. Même aujourd’hui, Hydro‑Québec n’autorise plus de visites de ce type sur ce site. Lorsque j’ai récemment communiqué avec leurs archives, aucune trace officielle de visites scolaires à LG-4 n’a été retrouvée.

Ce projet portait clairement la marque d’un enseignant hors norme : notre professeur de géographie, Yves Boulard. Il fallait une combinaison rare de conviction pédagogique, de détermination personnelle et d’une certaine audace pour mener une telle entreprise à terme.

Financer l’improbable

L’avion affrété par la Société d’énergie de la Baie-James comptait 49 places. Il fallait donc remplir l’appareil, enseignants compris, et en assumer le coût. Le prix avoisinait 250 $ par élève — une somme importante pour l’époque.

Une campagne de financement fut organisée, mais là encore, de manière peu conventionnelle. Plutôt que de vendre les traditionnelles tablettes de chocolat, nous avons vendu du miel, conditionné dans de petits contenants en forme d’ourson. Le miel provenait d’un élève de l’école dont la famille était apicultrice.

Pour éviter le porte-à-porte, une table fut installée aux Galeries Joliette, alors véritable lieu de rassemblement pour les jeunes. La vente fut un succès, et permit de soutenir ceux pour qui le coût du voyage aurait été prohibitif. L’objectif n’était pas de sélectionner les élèves selon leurs moyens, mais de rendre le projet accessible au plus grand nombre.

Le jour du départ

Le départ eut lieu vers la fin mai, probablement autour du 29 mai 1981. Très tôt le matin, un autobus nous mena de la polyvalente de Joliette jusqu’à l’aéroport de Dorval. Il faisait encore nuit à l’arrivée.

Le vol lui-même fut une expérience marquante. Pour plusieurs d’entre nous, c’était un premier contact avec l’aviation. Pour moi, c’était seulement mon deuxième vol. J’avais apporté deux appareils photo : l’un chargé de diapositives couleur, l’autre de film noir et blanc, plus sensible à la faible luminosité.

Ces photos — notamment celles prises au décollage — sont aujourd’hui précieuses. Elles montrent l’ouest de l’île de Montréal, encore peu développé, bien avant l’ère des images satellites accessibles à tous.

Le chantier et le village temporaire

Après un peu plus de deux heures de vol, l’avion atterrit sur une courte piste non asphaltée. Un autobus scolaire — identique à ceux que nous connaissions, mais opérant en plein territoire nordique — nous conduisit vers le site.

LG-4 n’était pas qu’un barrage : c’était un monde temporaire. Un village complet avait été construit pour les travailleurs et leurs familles : cafétéria, installations sportives, école, services de base. Nous avons partagé le repas du midi avec les employés, dans cette cafétéria qui n’existe plus aujourd’hui.

La visite du chantier fut saisissante. Le barrage principal, long de près de 4 km et haut d’environ 125 m, était en cours de construction dans une vallée naturellement escarpée, choisie précisément pour maximiser la hauteur de chute. Près de 190 millions de mètres cubes de roche locale furent utilisés pour ériger l’ouvrage.

La centrale, partiellement souterraine, était encore en installation. Les énormes turbines — neuf au total — n’étaient pas encore en service. Nous avons circulé dans les tunnels creusés à même la roche, certains servant de conduites forcées. L’accès à l’intérieur de la centrale était interdit pour des raisons de secret industriel ; aucune photo n’y était autorisée.

Une image demeure particulièrement forte : celle de la digue temporaire permettant de détourner le cours de l’eau pendant la construction. Une photographie aérienne prise à l’approche du site, que je considère encore aujourd’hui comme l’une des plus marquantes que j’aie jamais prises.

Le retour et ce qu’il en reste

En fin de journée, nous avons repris l’avion. Le vol de retour, avec service à bord, donnait l’étrange impression d’un vol de ligne régulier — sauf qu’il était entièrement dédié à notre groupe.

Quelques semaines plus tard, le secondaire prenait fin. Le groupe se dispersait. Comme souvent, ces amitiés très fortes de l’adolescence ne survivent pas au passage vers l’âge adulte. Ce voyage fut le dernier moment partagé ensemble.

Aujourd’hui, il ne reste presque aucune trace du village temporaire. Le barrage fonctionne, entretenu par un personnel réduit. L’aéroport est toujours là. Le chantier, lui, a disparu.

Mais l’expérience demeure.

Ce voyage à LG-4 n’était pas seulement une sortie scolaire. C’était une immersion dans un projet démesuré, une rencontre directe avec l’ingénierie, le territoire et une époque où l’on osait encore emmener des adolescents au bout du monde pour leur montrer comment se construit l’avenir.