C’était à la fin d’octobre, début novembre 1976. J’avais 12 ans.

Je ne votais évidemment pas, mais c’était une année importante. Celle où le Parti québécois allait prendre le pouvoir pour la première fois. Pour la première fois aussi, un parti souverainiste allait former le gouvernement du Québec. Il y avait une ferveur particulière dans l’air. On sentait que quelque chose se passait.

Même à mon âge, j’étais embarqué là-dedans. Je posais des affiches. J’allais aux bureaux de circonscription chercher des autocollants que je collais sur ma valise d’école, que je distribuais aux amis. J’avais des affiches dans ma chambre. J’avais assisté à une assemblée publique à Saint-Paul-de-Joliette, où nous habitions à ce moment-là.

Ce soir-là, il y avait Guy Chevrette, qui se présentait dans notre comté et qui allait devenir député de Joliette pendant plusieurs années. Il y avait aussi Jacques Parizeau, candidat dans le comté voisin, futur ministre des Finances du gouvernement Lévesque, puis premier ministre plus tard. J’étais impressionné. J’écoutais, je regardais, je voulais comprendre.

Mon grand-père était très impliqué dans la campagne. À l’époque, on organisait beaucoup ce qu’on appelait des assemblées de cuisine. Des rencontres chez des gens, dans des maisons ordinaires, où les candidats venaient discuter directement avec les électeurs.

Mon grand-père en a organisé une chez nous, à Saint-Paul, sur la rue Georges — le 240, chemin Georges, comme on disait. Il devait y avoir au moins une quarantaine de personnes. La maison était pleine. Des voisins, des amis, des militants.

Et ce soir-là, en plus de Guy Chevrette, il y avait René Lévesque.

C’était la première fois que je voyais René Lévesque en personne. Et pas dans une salle, pas à la télévision : dans la cuisine chez nous. Avec mes yeux d’enfant, ce n’était pas quelqu’un qui m’impressionnait par sa stature. C’était un petit homme. Il fumait beaucoup — à l’époque, tout le monde fumait, et il fumait dans la maison sans sortir. Il enchaînait les cigarettes.

Mais il dégageait quelque chose de simple, de chaleureux. Il parlait avec les gens sans distance. Il répondait aux questions. Il n’avait pas l’air de se prendre pour quelqu’un d’autre. L’atmosphère était détendue, presque familière. On sentait qu’il était à l’aise là, dans une cuisine remplie de monde.

À 12 ans, je ne mesurais pas vraiment la portée de ce moment-là. Je ne réalisais pas encore la chance que j’avais de me retrouver aussi près de quelqu’un qui allait marquer l’histoire du Québec à ce point-là — et qui l’avait déjà fait, d’une certaine manière, avec la nationalisation de l’électricité et son parcours de journaliste et de correspondant de guerre.

Je regardais ça avec mes yeux d’enfant. J’étais là, au milieu de cette cuisine pleine de monde, sans comprendre entièrement ce qui se jouait. Mais quelque chose s’installait quand même. Une impression d’être à la bonne place, au bon moment. Une première sensation, encore floue, de faire partie de quelque chose de plus grand que moi.