Le lundi 1er août 2005, en fin d’après-midi à San Francisco, la pression était enfin retombée. La veille au soir, le 31 juillet, à 21 h sur la côte Ouest — minuit sur la côte Est — Current TV était entrée officiellement en ondes. Le pari avait été tenu. La mise en service s’était déroulée comme prévu, sans incident majeur, malgré les doutes exprimés par plusieurs observateurs jusqu’aux dernières heures.

Pour souligner l’événement, la vice-présidente marketing, Anne Zehren, avait convié l’équipe senior à une célébration plus intime, le lendemain, dans son grand appartement situé à proximité du Ferry Building. La lumière de fin de journée baignait la baie; l’atmosphère n’était plus à la tension, mais à une forme de relâchement lucide — celle qui suit un moment où tout aurait pu basculer.

Ce soir-là, l’attention se portait naturellement sur moi. J’avais conçu et mis en place l’ensemble de l’infrastructure technique, avec la responsabilité explicite de garantir que la chaîne serait en ondes à l’heure exacte. Si quelque chose avait échoué, l’échec aurait été immédiat, public, impossible à dissimuler. Le fait que tout ait fonctionné conférait à cette soirée un caractère particulier : celui d’un accomplissement collectif, mais aussi d’une validation personnelle après des mois de pression silencieuse.

L’autre centre d’attention était Al Gore, cofondateur de la chaîne et ancien vice-président des États-Unis. À cette époque, des rumeurs persistaient quant à une possible candidature à l’élection présidentielle de 2008. Profitant d’un moment plus calme, je lui posai une question, dans la langue naturelle de notre échange :

“I was looking at you yesterday at the launch event and you seemed to smile more than I ever saw you when you were in the White House. Are you happier now?”

Traduction : « Je vous observais hier lors de l’événement de lancement et vous sembliez sourire davantage que je ne vous ai jamais vu le faire lorsque vous étiez à la Maison-Blanche. Êtes-vous plus heureux aujourd’hui? »

Il ne répondit pas immédiatement. Il y eut un court silence — non pas un malaise, mais une hésitation mesurée, comme s’il évaluait soigneusement ce qu’il pouvait dire. Puis, en pesant ses mots, il répondit :

“Well, there is so much that you can do when you are at the White House; you have so much access to people and resources.”

Traduction : « Il y a tellement de choses que l’on peut faire lorsqu’on est à la Maison-Blanche; on a accès à tant de personnes et de ressources. »

Cette réponse, prudente et révélatrice, m’a profondément marquée. Elle m’a convaincue que s’il avait réellement cru à ses chances de remporter la présidence — et surtout d’obtenir les appuis nécessaires pour mener une campagne viable — il se serait présenté. Elle m’a aussi fait comprendre, de façon très concrète, pourquoi tant de groupes d’intérêt investissent autant pour placer leurs alliés au cœur du pouvoir politique.

Je réalisais ce soir-là que ma compréhension du pouvoir avait jusque-là été partielle, presque abstraite. Cette soirée du lendemain, dans la lumière calme de San Francisco, marquait plus qu’une célébration : elle signalait le début d’une période où technologie, politique et idéalisme médiatique allaient se croiser de manière beaucoup plus tangible — et où certaines illusions commenceraient à s’effriter.