L’hiver est sale et humide. La ville est grise. New York traverse une crise profonde, mais elle ne s’excuse pas d’exister.

Je loge à Times Square, dans un hôtel bon marché, le Carter. Une chambre étroite, au 23ᵉ étage. Une vraie clé métallique, lourde, avec le numéro gravé dessus. Rien d’électronique. Rien de rassurant.

Je suis venu pour une raison simple : me racheter une caméra. On m’a volé ma Nikon FE quelques mois plus tôt. À l’époque, transporter de l’argent est une opération délicate. J’ai sur moi environ 500 $ en chèques de voyage American Express et un peu d’argent comptant.

Je regarde les vitrines. Les prix affichés promettent des miracles qui disparaissent dès qu’on pose des questions. Les accessoires font grimper la facture. L’aubaine se dégonfle.

Un homme m’aborde. Noir. Souriant. Assuré. What are you looking for? Il parle d’un entrepôt. Deux blocs plus loin. Big warehouse. Je sais que ce n’est pas vrai. Je le sais tout de suite. Mais je le suis quand même.

Deux blocs deviennent deux stations de métro. Deux stations express. Trop longues. Trop rapides. Harlem.

Dans la rue, les regards changent. Je ne suis pas invisible. Je suis visible en trop. Quelqu’un me lance, presque en riant : Do I scare you? L’homme me glisse que je ne devrais pas être là sans lui.

L’entrepôt n’existe pas.

À peine la porte franchie, un revolver apparaît. Hold up.

On me pousse vers l’escalier. Un demi-étage plus haut. Hors de vue de la rue. Ils fouillent. Ils cherchent de la drogue. Souliers enlevés. Chaussettes inspectées. Ils prennent l’argent. Les chèques. La montre. Ils regardent mes cartes. Inutiles. Ils me les laissent.

Je reste calme. Pas par courage. Par nécessité.

Ils demandent s’il me reste autre chose. Dans ma poche, un stylo Bic. 29 cents. Je le leur donne. Ils le prennent.

Quand je ressors, la lumière a changé. Il fait presque nuit. Je marche vite. Je ne prends pas le métro. Je monte dans un autobus. Je n’ai pas d’argent. Le chauffeur comprend. L’autobus descend la 7ᵉ Avenue. Central Park défile sur la droite. Times Square réapparaît, comme un décor trop éclairé pour être honnête.

À l’hôtel, la peur change de nature.

Ils ont pris la clé. Une clé avec le numéro de chambre.

Je vais au comptoir. La police arrive. Rapport. Questions. Notes. Sur le bureau, une bébitte rampe. Le policier sort sa matraque et l’écrase d’un coup sec. Personne ne réagit. Tout est normal.

On monte à la chambre. Rien n’a disparu. On me change de chambre. 23ᵉ étage → 19ᵉ étage.

J’appelle American Express. Il faut noter le numéro du rapport. Je cherche un stylo.

Je réalise que je n’en ai plus.

Je l’ai donné.

L’agent me dit de laisser la ligne ouverte. Va chercher un crayon à la réception. Reviens. Je sors dans le corridor.

Un homme surgit. Arme à feu. Hold up.

Il me fait coucher par terre. Il fouille. La première chose qu’il trouve : la nouvelle clé. Des pas approchent. Il se plaque dans l’angle du corridor.

Une autre personne arrive. Panique. Cris. Elle fuit par l’escalier d’urgence. Le voleur disparaît.

La clé est partie.

La police revient. Le même policier me regarde. You again?

On ne discute plus. Nouvelle chambre. 19ᵉ étage → 3ᵉ étage. Plus près du sol. Plus près de la réception. Comme si la proximité pouvait encore protéger de quelque chose.

Je rappelle American Express. Je vais chercher un dépannage de 100 $. Je récupère le reste le lendemain.

La nuit, quelqu’un glisse une photo pornographique sous la porte. Yes or no. Je ne réponds pas.

Le matin, une amie m’appelle. Elle ne me demande pas mon avis. Tu quittes cet hôtel. Je l’écoute.

Je pars.

Je n’ai jamais cessé d’aller à New York après cela. Mais je n’ai plus jamais dormi dans un hôtel bon marché de Times Square.

Deux heures. Trois chambres. Deux armes à feu. Un stylo à 29 cents.

La ville m’avait parlé. Cette fois, j’avais compris.