Mes premiers souvenirs conscients de mon père remontent à Saint-Sulpice. Il était alors tout juste sorti de prison et ne vivait pas avec nous. Il apparaissait par intermittence, au gré de visites qui, pour l’enfant que j’étais, prenaient une importance démesurée. Il arrivait de Montréal au volant de son Envoy Epic, une petite voiture anglaise qui me semblait singulière, presque étrangère, sur les routes de campagne.

J’avais environ trois ans lorsqu’il me faisait asseoir sur ses genoux pour me laisser tenir le volant. À cette époque, la ceinture de sécurité n’était pas obligatoire, et l’idée même de confier la conduite à un enfant ne soulevait pas les mêmes scrupules qu’aujourd’hui. Vu avec le recul, la scène est difficilement imaginable : un enfant de trois ans, sur les genoux d’un jeune homme de vingt-trois ans, guidant la voiture dans les courbes de la route 2. Mais elle dit beaucoup de l’époque, et sans doute aussi de la jeunesse de mon père, plus téméraire que responsable.

Ces trajets avaient pour moi quelque chose de solennel. Je regardais la route défiler, concentré, les mains sur le volant, avec le sentiment d’accomplir quelque chose d’important. C’était un moment de proximité rare, une forme de complicité silencieuse, presque exclusive, qui donnait à ces visites un poids affectif particulier.

Un détail de cette voiture s’est toutefois imposé à ma mémoire avec une intensité inattendue. Sur le tableau de bord, une véritable fleur rouge avait été placée. Cette fleur m’a inspiré une peur irrationnelle, née d’un épisode de la série Au-delà du réel que j’avais vu peu de temps auparavant. Dans cet épisode, des fleurs projetaient des spores et transformaient les gens. Bien que notre télévision fût en noir et blanc, j’avais imaginé ces fleurs en rouge dans mes cauchemars.

Lorsque j’ai aperçu cette fleur dans la voiture, j’ai été pris de panique. J’étais convaincu qu’elle pouvait, elle aussi, lancer des spores. Un jour, ma tante Lise est arrivée avec cette fleur posée sur le tableau de bord, et j’ai refusé catégoriquement de m’approcher de la voiture. Il a fallu l’enlever pour que j’accepte d’y monter. Ce souvenir, aussi anodin qu’il puisse paraître, marque pour moi la façon dont l’imaginaire de l’enfance peut envahir la réalité et la transformer en territoire inquiétant.

Ces moments passés sur les genoux de mon père restent associés à un mélange étrange de confiance, de liberté et de fragilité — une proximité précieuse, mais toujours provisoire.