Mars 2001. C’est mon second séjour au Japon, mais une première historique pour les comités de standards de la SMPTE : pour la première fois, un cycle complet de réunions des Technology Committees se tient en Asie.
À l’époque, le fonctionnement est bien rodé. Quatre cycles d’une semaine par année, presque toujours en Amérique du Nord, parfois au Canada. Depuis quelques années, nous avions réussi à déplacer l’un de ces cycles en Europe, généralement dans la foulée de l’International Broadcasting Convention à Amsterdam, souvent accueillis par l’Union européenne de radiodiffusion. L’idée qu’une réunion puisse avoir lieu ailleurs que dans l’axe nord-atlantique était encore récente.
Cette fois, l’« ailleurs » prenait la forme du Japon.
Je participais à ces réunions à titre de représentante de Miranda Technologies, une entreprise canadienne qui commençait alors à s’imposer comme un joueur crédible et respecté en télévision professionnelle. Nous n’étions évidemment pas de la taille de Sony ou de Panasonic, mais Miranda gagnait rapidement en visibilité et en influence, notamment dans les travaux de normalisation. Être présente autour de ces tables relevait encore d’un certain déplacement des équilibres établis.
Notre hôte était Panasonic Broadcast, alors un acteur central de la télévision professionnelle, membre du groupe Matsushita. Les réunions avaient lieu dans leur complexe de Kadoma, entre Osaka et Kyoto : un ensemble de bâtiments fonctionnels, industriels, parfaitement organisés. Comme souvent dans ce type de rencontres, nous passions nos journées dans des salles de réunion sans fenêtres, à discuter de standards destinés à structurer l’industrie mondiale, tout en restant largement coupés du pays qui nous accueillait.
Pour marquer le caractère exceptionnel de l’événement — première réunion de la SMPTE en Asie — Panasonic avait organisé une réception officielle. Selon la tradition, on y a brisé un fût de saké, servi directement dans de petits gobelets carrés en bois. J’en ai gardé un. Il est probablement encore quelque part aujourd’hui. On nous a aussi offert des assiettes de céramique décorées, que je possède toujours.
Mais ce qui m’a surtout frappée ce soir-là, ce n’était ni le protocole ni les cadeaux.
Autour du fût, des gens venus d’un peu partout dans le monde — Amérique, Europe, Asie — riaient, discutaient, comparaient leurs expériences. C’est là que s’est imposée à moi, avec une clarté inhabituelle, une idée pourtant simple : nous avons tendance à nous définir par nos différences culturelles, alors que la liste de ce que nous avons en commun est infiniment plus longue. Biologiquement, génétiquement, nous formons une seule espèce. La couleur de peau n’est qu’une caractéristique parmi d’autres, au même titre que la couleur des yeux ou des cheveux. Il n’existe pas de « races » humaines au sens où on en parle chez les animaux domestiques.
À partir de ce moment-là, une conviction s’est installée durablement : si quelqu’un, ailleurs dans le monde, aime profondément quelque chose — un aliment, une musique, une manière de vivre — il y a de fortes chances que je puisse l’aimer aussi, à condition de lui donner une chance. Parce que, fondamentalement, nous sommes faits du même matériau.
Cette semaine-là m’a aussi permis de mieux comprendre une autre facette de la culture japonaise. Dans le cadre professionnel, les représentants de Panasonic étaient d’un sérieux absolu : formels, précis, sans débordement. Mais cette rigueur n’était pas une rigidité permanente. Une fois le cadre officiel quitté, la frontière pouvait être franchie sans ambiguïté.
Un soir, dans une brasserie japonaise située près du lieu des réunions, le représentant de Panasonic — irréprochable de retenue durant toutes les séances — nous a fait livrer à table des assiettes pour le moins évocatrices : une saucisse flanquée de deux boules de riz et soulignée d’un trait de moutarde. L’allusion était volontairement grossière, assumée, et il observait nos réactions avec un plaisir évident. Le sérieux, une fois la cravate desserrée, pouvait se transformer en humour très direct.
Comme lors des autres cycles de réunions, j’avais poursuivi une tradition personnelle : le Waterfront Dinner Club. L’idée était simple. Puisque nous passions la majeure partie de notre temps dans des salles closes, souvent situées dans des zones industrielles, il fallait au moins un repas qui nous reconnecte au lieu. À Osaka, nous avions trouvé un restaurant en hauteur, donnant sur la mer. Ce dîner « au bord de l’eau » offrait un contrepoint nécessaire à la froideur des salles de réunion.
Avant même le début officiel des travaux, j’avais pris une journée de battement pour absorber le décalage horaire. Sans voiture — impensable au Japon —, j’ai pris un train de banlieue pour aller me promener à Kyoto. J’y ai retrouvé un collègue qui travaillait chez Kodak, encore très influent à l’époque, tant dans le cinéma que dans les travaux de normalisation. Nous avons marché, pris le temps d’observer, mangé une bouchée, simplement, loin des salles de réunion.
C’est dans le train, au retour, que la conversation a pris une tournure qui allait rester. Je lui ai demandé, presque comme on lance une question en regardant défiler le paysage : comment Kodak percevait-il l’arrivée des caméras numériques ? La réponse était nette. Selon eux, le numérique ne remplacerait pas le film. Il n’y avait pas de virage majeur à entreprendre. Le film était là pour rester. Rien, dans le ton ou dans les mots, ne laissait transparaître une inquiétude particulière.
La suite appartient à l’histoire industrielle.
Nous logions au Moriguchi Prince Hotel, un établissement confortable d’une chaîne japonaise, aujourd’hui connu sous un autre nom. Le matin, deux options s’offraient à nous : petit-déjeuner occidental ou japonais. Très peu d’Occidentaux se risquaient au petit-déjeuner japonais — poisson, purées, textures inhabituelles au réveil. Ce détail, en apparence anodin, rappelait à quel point la distance culturelle se manifeste aussi dans les gestes les plus quotidiens.
Entre standards techniques, certitudes industrielles et observations culturelles, cette semaine à Osaka s’est cristallisée autour d’un moment précis : un fût de saké brisé, des gobelets de bois, et la prise de conscience que, malgré nos cadres, nos rôles et nos différences apparentes, nous partageons beaucoup plus que nous ne l’admettons spontanément.