Charlemagne, vers 1944
Ils ne me donnaient pas de date précise. Pendant la guerre, disaient-ils. Probablement vers 1944. Réal était né. Gaston aussi — encore appelé Égide. Serge peut-être également. Carol, adopté, était un peu plus vieux. De jeunes enfants, en tout cas, assez pour que l’organisation du quotidien devienne une affaire de survie.
À cette époque, Agathe et Camille travaillent tous les deux à l’usine de fabrication de munitions de Saint‑Paul‑l’Ermite. Ils habitent à Charlemagne. Ils se partagent les quarts de travail : l’un de jour, l’autre de nuit. Pas par choix, mais pour que quelqu’un soit toujours à la maison avec les enfants. On ne parle pas encore de conciliation travail-famille. On fait ce qu’il faut.
Les conditions sont rudes. La sécurité, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, n’existe pas vraiment. La poudre est partout. Sur les vêtements. Dans les cheveux. Sur les surfaces. On rentre à la maison imprégné de résidus. Fumer est strictement interdit. Pas par règlement abstrait, mais parce que le danger est immédiat.
L’usine est conçue pour ça. Les murs sont massifs, en béton. Les toits, eux, sont volontairement plus légers, posés sur les unités de fabrication. En cas d’explosion, le souffle doit s’évacuer vers le haut. Pas se propager latéralement. On accepte l’idée qu’un bâtiment puisse céder pour éviter que tout le complexe n’y passe.
C’est dans ce contexte qu’ils me racontent l’histoire.
Une femme, un jour, va fumer en cachette dans les toilettes. Elle est couverte de poussière de poudre, comme tout le monde. Le feu prend sur elle. Elle sort en criant, en flammes. Elle court. Et en courant, elle devient un danger pour toute l’installation.
Les policiers militaires interviennent. Ils tirent pour l’immobiliser. Pour l’empêcher d’atteindre les zones de production. Elle meurt là.
Ils me racontaient ça sans emphase. Sans jugement appuyé. Comme un fait. Comme quelque chose qui avait marqué tout le monde, mais qui s’inscrivait dans un ordre plus large : celui de la guerre, de l’urgence, de la production à tout prix.
Ce n’était pas une histoire racontée pour choquer. C’était une histoire racontée pour expliquer. Expliquer pourquoi on ne fumait pas. Pourquoi on avait peur. Pourquoi on rentrait le soir couvert de poussière et d’odeurs qu’on n’essayait même plus de faire partir complètement.
Quand j’y repense, ce qui me frappe le plus, ce n’est pas la violence de l’événement, mais la normalité avec laquelle ils l’avaient intégré. Deux quarts de travail. Des enfants à élever. Une usine conçue pour exploser vers le ciel. Et, au milieu de tout ça, une règle simple, absolue : ne pas fumer.