Le 6 juin 1987, en soirée, Linda avait déjà des contractions depuis un moment. Au début, on les mesure, on hésite, on calcule : est-ce que ça se place, est-ce que ça repart, est-ce que c’est vraiment pour cette nuit?

Puis l’espacement diminue. L’intensité monte. Et quand les eaux rompent, la décision devient simple : on prend nos affaires et on part pour l’hôpital Saint-Luc.

À partir de là, la nuit change de régime. Le temps n’est plus à nous : il devient un enchaînement de couloirs, de consignes, d’attentes, de retours, et de cette impression que l’hôpital avale les heures une à une.

On y a passé des heures. Des heures à attendre, à se concentrer, à respirer, à repartir. J’étais fatigué. Linda aussi. Sauf que ma fatigue, à moi, n’avait pas vraiment le droit d’exister.

Je l’ai échappé une fois. Un commentaire banal, humain, presque automatique : je suis fatigué. Et je l’ai vu immédiatement — non, je l’ai senti — comme une erreur de catégorie. Parce qu’à côté d’elle, ça ne se compare pas. Elle était en douleur. C’était elle qui faisait le travail. Elle qui traversait l’épreuve au sens le plus littéral. Alors mon je suis fatigué est tombé comme une plainte indécente, et ça l’a mise en colère. Avec raison.

Dans ces moments-là, on apprend vite que certains mots sont inutiles. Qu’ils n’aident personne. Qu’ils ne servent qu’à se décharger soi-même.

À Saint-Luc, les choses ont fini par changer de ton. Comme si le récit, tout à coup, cessait d’être une longue parenthèse pour devenir une décision.

Il fallait faire une incision. Alain devait sortir. On nous a transférés dans une salle d’opération.

Avant, on était dans une chambre de naissance. Et puis, soudainement, l’univers se médicalise d’un cran. On quitte le territoire “humain” de la chambre pour entrer dans l’environnement stérile : la salle d’op, les protocoles, les gestes précis. On m’habille. Masque. Tenue d’hôpital. Je deviens moi aussi un élément du dispositif.

Et puis il arrive.

Quand Alain est né — quand il a commencé à respirer, quand le monde l’a admis officiellement — on me l’a donné dans les bras.

Je portais encore le masque. J’étais déguisé en témoin sanitaire de ma propre vie. Mais je pleurais. Pas une émotion polie : une joie qui déborde. Une intensité brute.

C’est une sensation difficile à traduire, ce moment où une vie commence dans tes mains. Ce n’est pas seulement “avoir un enfant”. C’est voir le commencement, réel, concret. Un avant et un après qui se scellent sans te demander ton avis.

Ce qui me surprend encore, en y repensant, c’est qu’avant ça… je ne savais même pas si je voulais des enfants. Ce n’était pas une idée claire. Ni désir, ni refus. Plutôt un concept abstrait, quelque chose qui arrive aux autres.

La grossesse n’avait peut-être pas été “prévue” au sens strict, mais elle n’était pas non plus une catastrophe. On n’y voyait pas du négatif. On était heureux, simplement, d’avoir un enfant en perspective dans notre relation, dans notre vie — sans comprendre encore ce que ça allait déplacer.

Et là, dans cette salle d’opération, avec ce masque et cette tenue, je l’ai compris d’un seul coup.

Le 7 juin 1987, j’ai tenu Alain. Et c’est comme si, à cet instant précis, j’avais cessé d’être dans l’ignorance — celle dont on se croit protégé — pour entrer dans quelque chose de plus vaste : une responsabilité qui ne s’explique pas, mais qui s’impose. Une joie qui ne négocie pas.

Et tout le reste… la nuit blanche, l’erreur de ma fatigue, les transferts, les détails médicaux… tout devient secondaire, presque décoratif, autour de l’essentiel.

Le début d’une vie.