Le 21 janvier 2026, le 1600 De Lorimier, à Montréal, a brûlé. Un incendie majeur. Une perte totale. Les murs encore debout ont dû être démolis dans les heures qui ont suivi.
Sur le moment, l’information a la sécheresse d’un fait divers. Mais ce bâtiment n’était pas neutre. Il était chargé, stratifié, traversé par des usages successifs. Sa disparition ne marque pas seulement la fin d’un édifice : elle ferme définitivement une possibilité à laquelle j’avais eu recours à plusieurs reprises, sur plusieurs décennies.
À l’origine, le 1600 De Lorimier était une usine de savon Barsalou. Plus tard, lorsque j’étais jeune, c’était l’usine des produits Familex. Un bâtiment industriel, sans prestige particulier, mais solidement ancré dans une logique de production.
Dans les années 1980, l’édifice est racheté par la famille Valcour et devient la Maison Premier Plan. L’idée est alors assez avant-gardiste : créer un lieu commun, abordable, pensé comme un centre de gravité pour des entreprises œuvrant dans les médias. On y trouve des monteurs, des producteurs, des gens de télévision et du cinéma. Une sorte de bureau partagé avant que le concept ne devienne une industrie en soi.
C’est là que nous nous sommes installés lorsque nous avons voulu fonder une compagnie de production, la Société Générale de Production. Nous y avons développé un projet de vidéomagazine sur la télévision professionnelle, Fade-In. Le lieu s’y prêtait naturellement. Les salles de réunion faisaient partie du loyer. Les échanges se faisaient dans les corridors. Ce n’étaient pas des bureaux de prestige, mais ils rendaient des choses possibles.
Peu après, dans le même édifice, naît un autre projet : Croque-Nouvelle, avec Composition Nouvelle. On est alors autour de 1987–1988, aux débuts du desktop publishing à Montréal. À un moment donné, nous louons presque tout le rez-de-chaussée — un demi-sous-sol, en réalité. On y découvre une ancienne caméra servant autrefois à produire des plaques photographiques. On installe une presse. On fabrique nos plaques sur place. Le journal est imprimé à l’offset, là même où il est conçu.
À cette époque, le bâtiment offrait aussi des usages plus informels. Les soirs de feux d’artifice, nous montions sur le toit. La vue y était entièrement dégagée. Les feux se déployaient tout autour, sans obstruction, dans une perspective presque circulaire. Cela permettait une observation spectaculaire, à distance, sans devoir s’entasser avec la foule sur le Pont Jacques-Cartier ou le long de la rue Notre-Dame. Le bâtiment n’était pas seulement un lieu de travail : il devenait, ponctuellement, un poste d’observation privilégié sur la ville.
Ce sont des usages qui n’existent plus aujourd’hui, et qui étaient rendus possibles non pas par la modernité du lieu, mais par sa souplesse.
Le propriétaire de la Maison Premier Plan était Pierre Valcour, acteur bien connu pour son rôle de Guillaume Plouffe dans La famille Plouffe. Figure du patrimoine télévisuel québécois, il avait donné à l’endroit une identité très particulière. Son fils, Grégoire, y tenait un petit établissement, le Café Grégoire, qui servait autant de point de rencontre que de café.
Plus étonnant encore : Pierre Valcour, engagé dans des missions d’aide en Afrique, avait été nommé consul honoraire du Rwanda. Son bureau, dans le bâtiment, faisait officiellement office de consulat. Une plaque diplomatique, un statut particulier — et cette impression très concrète que le monde extérieur pouvait, parfois, passer par là.
Bien plus tard, je suis retourné au 1600 De Lorimier pour un autre projet : Bug TV. Même lieu, autre époque, autres technologies. Et pourtant, la logique demeurait la même. Ce bâtiment continuait d’offrir quelque chose de rare : un point d’ancrage accessible, réutilisable, où il était encore possible de tenter des choses sans infrastructure lourde.
C’est cela, au fond, que l’incendie a fait disparaître.
Pas seulement des briques, des poutres ou un passé industriel. Il a supprimé un point de retour. Un lieu auquel on pouvait encore penser lorsque surgissait une idée, un projet, une tentative. Un endroit qui avait déjà servi, et qui pouvait encore servir.
Aujourd’hui, y retourner n’est plus une option. Et c’est peut-être ainsi que l’on mesure vraiment ce que certains lieux ont contenu.