Le 11 avril 2021, la pandémie de COVID-19 est encore partout.

Les vaccins existent, mais ils sont rares, distribués au compte-gouttes. Il s’agit alors des premiers vaccins à ARN messager, développés et autorisés en urgence pour freiner la propagation du virus SARS-CoV-2. Au Canada, l’accès est réservé aux personnes les plus à risque et à ce que l’on définit officiellement comme des travailleurs essentiels. Nous, pourtant, nous n’avons jamais arrêté. Depuis le début de la pandémie, nous roulons sans interruption.

Christine et moi faisons du camionnage en équipe. Nous traversons toute l’Amérique du Nord. Nous allons jusqu’en Californie, jusqu’à la frontière du Mexique. Nous passons régulièrement par des zones qui, à ce moment-là, figurent parmi les plus touchées du continent : le sud de l’Arizona, autour de Yuma, et le secteur d’El Centro, en Californie.

Ce sont des régions où l’on cueille et emballe fruits et légumes pour alimenter les chaînes d’approvisionnement. Des travailleurs essentiels, eux aussi, mais dans des conditions sanitaires souvent précaires. La transmission du virus y est élevée. Le risque est réel. Et nous traversons ces endroits-là, encore et encore, pour charger et livrer.

Malgré cela, au Québec, nous ne sommes pas reconnues comme travailleuses essentielles au sens qui donne accès à la vaccination. Nous n’avons jamais bénéficié des programmes permettant de rester à la maison. Nous n’avons jamais cessé de rouler. Et pourtant, nous n’avons toujours pas accès au vaccin contre la COVID-19.

Aux États-Unis, la situation est différente. Les doses sont plus nombreuses. L’accès est plus large. Mais il y a une nuance importante : si nous disons que nous sommes Canadiennes, camionneuses de passage, on nous refuse le vaccin. En revanche, les autorités américaines vaccinent sans poser de questions les personnes en situation d’irrégularité sur le territoire. La logique est simple : en santé publique, le statut importe moins que le risque collectif.

De mon côté, je veux être vaccinée le plus rapidement possible. Pour me protéger. Pour réduire les risques. J’ai suivi de près les données disponibles et je souhaite recevoir le vaccin de Moderna, un vaccin à ARN messager qui, à ce moment-là, me semble offrir le meilleur équilibre entre efficacité et sécurité.

Au début d’avril 2021, les rendez-vous deviennent beaucoup plus accessibles aux États-Unis.

Nous passons par le Wyoming. À Evanston, un Walmart offre la prise de rendez-vous en ligne, parfois quelques heures seulement à l’avance. Je regarde notre itinéraire, je synchronise le tout. Le moment est là.

Pour maximiser mes chances, je reste volontairement vague sur mon adresse. Quand on me la demande, je donne celle du truck stop, en laissant entendre que je vis dans mon camion, que je suis, en quelque sorte, sans domicile fixe, en situation d’irrégularité. On ne me pose pas de questions supplémentaires. On ne me demande pas de preuve. On me vaccine. Gratuitement.

C’est ainsi que je reçois ma première dose du vaccin contre la COVID-19.

Quelques jours plus tard, Christine reçoit la sienne à son tour. Nous prenons soin de ne pas nous faire vacciner en même temps. Les effets secondaires sont imprévisibles, et nous conduisons un camion. Il faut qu’au moins l’une de nous soit pleinement fonctionnelle en tout temps.

Les doses suivantes — deuxième, puis troisième — se feront elles aussi aux États-Unis, selon le même principe, tant que l’accès y demeure plus simple. Ce n’est que plus tard, lorsque la vaccination devient annuelle et largement disponible au Québec, que nous recevrons les doses suivantes ici.

Ce moment reste pour moi profondément révélateur.

Nous étions essentielles pour que les chaînes d’approvisionnement tiennent. Essentielles pour que les étagères restent pleines. Essentielles pour que d’autres puissent rester chez eux. Mais pas assez essentielles pour être protégées.

Alors nous avons fait ce que nous faisions depuis le début de la pandémie de COVID-19 : nous avons trouvé une solution par nous-mêmes, sur la route, entre deux frontières, dans les interstices du système.

C’était ça, la discontinuité.