Au milieu des années 2000, Current TV fonctionne rondement aux États-Unis. Le réseau est stable, les processus sont bien rodés, et l’ambition commence naturellement à dépasser les frontières. En 2006, une entente est conclue avec BSkyB pour le lancement d’un réseau Current TV au Royaume-Uni.
Je crois que c’était en janvier 2007 — sans en être absolument certain. Je voyage alors avec une petite équipe pour une série de réunions et, surtout, pour visiter un site clé : les installations de Sky à Chilworth, près de Southampton. Il s’agit de leur station terrestre satellite : non pas une simple antenne, mais un complexe d’uplink, un nœud d’infrastructure où le signal quitte la Terre pour être projeté en orbite.
Le projet que j’ai conçu repose sur une architecture distribuée. Même si la production de Current TV UK doit se faire à Londres et que le contrôle de mise en ondes demeure à San Francisco, nous voulons installer des serveurs et un aiguilleur — un switcher — directement sur le site d’uplink. L’objectif est clair : garantir une diffusion continue même en cas de défaillance des réseaux IP, notamment des liens OC-3.
En pratique, c’est une architecture redondante, volontairement conservatrice. Il n’y a rien de plus sûr que de placer l’intelligence du signal au plus près possible de l’espace. Le site est sécurisé, doté de génératrices, pensé pour la continuité de service. En cas de panne généralisée, la diffusion peut se poursuivre indéfiniment à partir de là. Un technicien basé à Londres peut s’y rendre pour ajouter du contenu ou modifier les listes de diffusion au besoin. Le réseau reste vivant, autonome, même coupé du reste.
Nous sommes donc sur place pour visiter les installations, discuter avec les techniciens et planifier l’intégration concrète : l’arrivée du lien OC-3, l’emplacement précis des équipements rackmount dans la salle technique, les contraintes physiques et opérationnelles du site.
Le project manager de Sky est présent lui aussi. Il est normalement basé à Osterley, où se trouve le siège de Sky dans l’agglomération londonienne, mais il a fait le déplacement pour cette visite.
Avant même notre arrivée, une question semble toutefois prioritaire : quels seront nos choix de repas à la cantine pour le dîner ?
À Chilworth, la canteen est une institution. Le site est petit, et pour des raisons logistiques, les choix doivent être connus à l’avance. On nous expliquera d’ailleurs, pendant le repas, que le personnel d’Osterley choisit parfois ses journées de déplacement vers Chilworth en fonction du menu affiché. Une variable parfaitement assumée dans l’organisation du travail.
Le voyage comprend plusieurs arrêts, principalement à Londres, et c’est moi qui conduis la voiture de location jusqu’ici. Avec moi se trouvent mes collègues américains — Danny, Dave et Erin, si ma mémoire est bonne. Nous avons dormi la veille dans un ibis Southampton, puis nous nous présentons le matin à la gate du complexe de Sky à Chilworth.
À l’entrée, le garde de sécurité semble étonnamment peu intéressé par nos identités… sauf celle d’Erin. Il nous avouera plus tard qu’un pari était en cours : Erin serait-il un homme ou une femme ? Erin Mountain est un homme — un prénom d’origine irlandaise, aujourd’hui souvent perçu comme unisexe. Le pari est réglé, l’accès accordé.
La journée est productive. Très concrète. Nous validons l’architecture, confirmons la faisabilité technique, identifions l’espace exact où nos équipements prendront place. À la fin de la journée, tout le monde sait précisément ce qui doit être fait.
Et puis il y a le repas. Un bon repas anglais, simple, chaud, réconfortant, partagé à la canteen avec nos collègues britanniques. Un moment ordinaire, presque banal, mais qui marque un seuil : celui où un réseau américain devient réellement international, physiquement ancré dans le sol d’un autre pays, le plus près possible de l’espace.