À la fin d’avril 2002, Christine et moi arrivons à Paris avec une date bien précise en tête. Le 7 mai 2002, nous marquerons les dix ans de notre relation.

Depuis plusieurs années déjà, Jean-Jacques Goldman fait partie de notre paysage commun. Au début de 2002, son nouvel album, Chansons pour les pieds, tourne en boucle chez nous. Quelques mois plus tôt, en consultant le calendrier de sa tournée, je réalise que notre anniversaire coïncide presque parfaitement avec une série de spectacles qu’il donne au Zénith de Paris, du 3 au 6 mai.

J’achète alors, discrètement, une paire de billets sur le site de la FNAC, pour l’un des concerts — je crois que c’était celui du 6 mai. À partir de ce moment-là, le voyage s’organise autour de cette date. Nous resterons un peu plus d’une semaine à Paris.

Dominique aura cinq ans quelques semaines plus tard. Il fréquente la garderie à Montréal. Pour ce voyage, nous le laissons sous la garde d’une amie, mère de l’un de ses amis de la garderie.

Le contexte politique est particulier. Nous sommes entre le premier et le second tour de l’élection présidentielle française. Christine et moi avons la double citoyenneté, canadienne et française, et nous avons voté au premier tour pour la gauche. La chanson « Ensemble », tirée de Chansons pour les pieds, est d’ailleurs utilisée dans la promotion politique du moment — un détail qui prendra tout son sens plus tard.

Les résultats du premier tour tombent comme un choc : aucun candidat de gauche n’est présent au second tour. Celui-ci opposera Jacques Chirac, candidat de droite, à Jean-Marie Le Pen, candidat de l’extrême droite.

Le 1er mai, nous participons à la grande manifestation qui relie République, Bastille et Nation, aux côtés d’environ 500 000 personnes. Le message est clair : faire barrage à l’extrême droite. L’ambiance, toutefois, est ambivalente. Pour beaucoup d’électeurs de gauche, cela signifie devoir voter pour Chirac — ce que plusieurs résument par l’expression « voter en se pinçant le nez ». L’enthousiasme est réel, mais contraint, presque crispé.

Quelques jours plus tard, au concert, Goldman fera lui-même référence à cette période trouble. En parlant de la chanson « Ensemble », il lancera simplement : « Ça fonctionne pas très bien ces temps-ci. » La salle comprendra immédiatement.

Ce séjour parisien prendra, avec le temps, une résonance inattendue. Bien plus tard, lors de discussions avec Al Gore et Joel Hyatt, autour de la fondation de Current TV, ils raconteront une rencontre avec Chirac. Il s’agissait d’influencer Vivendi afin d’obtenir les droits de diffusion de Newsworld, une étape clé vers la création de Current.

En les écoutant, j’ai réalisé à quel point les positions politiques d’Al Gore étaient proches de celles de Chirac. Cela m’a frappé : ce que l’on considère comme le centre, la gauche ou la droite varie profondément d’un pays à l’autre. Gore, perçu comme un homme de gauche aux États-Unis, serait tout à fait cohérent avec la droite française, tandis qu’il serait difficilement classé comme progressiste en France. Cette prise de conscience s’est ancrée, pour moi, dans ce séjour de 2002.

Mais au cœur de ce voyage, il y avait surtout Paris au printemps. La lumière de début mai, les terrasses, le temps qui ralentit. Et puis, le concert.

Le spectacle de Jean-Jacques Goldman au Zénith est à la hauteur de l’attente : généreux, flamboyant, profondément humain. Une mise en scène élaborée, de nombreux musiciens, des danseurs, une énergie constante. Un moment suspendu.

Avec le recul, ce concert prend une valeur encore plus particulière. Goldman n’est jamais revenu sur scène après cette série. Il n’a plus sorti d’album depuis. Il n’est jamais venu au Québec. Si nous n’avions pas saisi cette occasion, nous ne l’aurions probablement jamais vu en spectacle.

Pour nos dix ans, nous avons eu Paris, la musique, l’Histoire en marche, et ce sentiment rare d’être exactement là où il fallait être.

Ensemble.