En juin 1985, je suis dans une zone floue. Je fais de la télévision depuis quelques années déjà, mais de manière amateure ou semi-structurée : projets étudiants, initiatives marginales, expériences qui s’accumulent sans véritable statut professionnel. Je n’ai pas terminé le cégep — une expulsion, suivie de procédures judiciaires, a interrompu le parcours — et l’université reste une possibilité abstraite, sans direction claire.
C’est dans ce contexte que je me retrouve avec Philippe Martin, rencontré quelques années plus tôt autour de projets de télévision. Philippe est créatif, réalisateur dans l’âme, mais peu porté sur les aspects techniques. Il travaille sur un projet de pilote d’émission, et nous cherchons des studios à visiter. En essayant de penser autrement, nous envisageons même les stations américaines de Plattsburgh, affiliées PBS et NBC, peu sollicitées pour la production et ouvertes à des approches inhabituelles.
Le matin où nous devions partir visiter ces studios, le plan change. Philippe doit d’abord passer chez Astral Bellevue-Pathé. Sa mère, Élisabeth Chouvalidzé, actrice et doubleuse bien connue, est en contact avec la direction du doublage, et un problème technique est survenu. Astral est alors un acteur industriel majeur : laboratoire cinématographique responsable du développement et de la duplication d’une grande partie des films américains distribués au Canada, parfois à l’échelle de milliers de copies.
À ce moment-là, j’habite sur la rue Fullum, à proximité de la Maison de Radio-Canada. J’ai ma propre voiture — une Renault 18 familiale — ce qui simplifie les choses. Je propose donc à Philippe de le récupérer à Radio-Canada, de passer chez Astral, puis de reprendre notre plan initial.
Arrivés sur place, Philippe commence à discuter avec Christiane Bélanger-Hall, directrice du doublage et sœur de Renée Claude. Elle explique qu’Astral a hérité, à la suite des difficultés financières d’un service de télévision payante, d’un ensemble d’équipements de montage vidéo. Ces machines ont été rachetées et restructurées, avec l’idée d’en faire un véritable centre de post-production : la première incursion d’Astral dans le monde du montage vidéo, au-delà du cinéma.
Pendant qu’elle parle, je fais ce que je fais instinctivement. J’observe les équipements. Je commente ce que je vois, à voix haute. Je note que ce n’est pas du matériel de toute dernière génération, mais que l’ensemble est cohérent. Qu’il y a là de quoi bâtir quelque chose de fonctionnel et moderne si l’architecture est repensée correctement. Je parle des limites, mais aussi des possibilités : ce qui peut être récupéré, intégré, amélioré.
Christiane Bélanger-Hall est là. Elle m’écoute.
Je n’ai aucune attente. Je ne suis pas là pour un emploi. J’accompagne simplement un ami. Mais à un moment, elle m’interrompt et me demande si elle peut me voir dans son bureau. Je suis surpris, un peu déstabilisé. Je n’ai rien préparé, rien demandé.
Dans son bureau, la discussion se poursuit. Je précise mes idées, ma lecture technique de la situation, ma façon d’organiser un centre de post-production à partir de ce qui est déjà en place. À la fin de l’entretien, elle m’offre un poste.
C’est ainsi que, presque par accident, j’obtiens mon premier emploi professionnel sérieux : directeur technique de la post-production vidéo chez Astral Bellevue-Pathé. J’ai vingt ans. Je ne mesure pas encore pleinement ce que cela implique — ni les budgets, ni les responsabilités, ni la portée de ce qui vient de se produire. Mais je sais une chose : quelque chose vient de commencer.