Au début de mars 2020, Christine et moi travaillons toujours en équipe pour Prince Logistique. La COVID domine déjà l’actualité, sans encore structurer complètement nos vies. On en parle partout, mais à distance. Les images viennent d’ailleurs.
Le 2 mars, nous sommes à Toronto. C’est la journée où mon fils Alain défend sa thèse de doctorat à l’Université York. Ce genre d’événement se déroule souvent devant un public restreint, mais nous voulions être là. Je m’étais entendu avec notre employeur pour partir le dimanche 1er mars sur une livraison à destination de la Californie, avec un arrêt prévu à Toronto pour la journée.
La soutenance a lieu au Ross Building. L’événement est sérieux, exigeant, mais profondément satisfaisant. Après une courte délibération, le doctorat est accordé. C’est un moment important, aboutissement de plusieurs années de travail. Nous rencontrons certains membres du comité, dont un professeur venu du Texas spécialement pour l’occasion. Un ami, Louis-Christian, a lui aussi fait le déplacement en avion pour la journée.
À ce moment-là, la pandémie n’est déjà plus une abstraction. En Asie, des villes entières sont confinées depuis janvier. En Europe, le nord de l’Italie entre en zone rouge. Le mot lockdown circule déjà. Dans les aéroports, les premiers signes sont visibles : vols annulés, itinéraires modifiés, contrôles sanitaires improvisés. Voyager en avion n’est plus tout à fait banal. Sans être encore explicitement déconseillé, le déplacement devient un choix.
C’est dans ce contexte que ce professeur a traversé le continent pour être présent. Sur le moment, j’y vois surtout une marque de professionnalisme, de respect du processus universitaire. Mais déjà, j’ai l’impression qu’il s’agit de plus que cela. Comme s’il avait estimé que cet instant précis — la fin d’un doctorat — méritait d’être honoré malgré l’incertitude qui s’installe.
Le soir, nous allons souper au centre-ville de Toronto. Le restaurant est plein, l’ambiance détendue. Ce sera, sans que nous le sachions encore, notre dernier véritable événement de groupe pour longtemps.
Après le repas, le 2 mars au soir, nous reprenons la route sans tarder. La parenthèse se referme.
Notre livraison est prévue pour le jeudi 5 mars au matin, à Antioch, en Californie. Le lendemain, alors que nous avons dépassé Des Moines, en Iowa, je commence à surveiller attentivement les conditions météorologiques. La situation est mauvaise dans la Sierra Nevada. Les prévisions sont claires : si nous poursuivons sur la I-80, nous risquons d’être bloqués. Nous demandons au dispatch la permission de dévier par la I-40, rebroussons de quelques kilomètres et prenons la I-35 Sud pour rejoindre la nouvelle route. Une décision de routine, mais qui annonce déjà une époque où l’imprévu s’impose plus souvent.
Le 6 mars, nous sommes à Yuma pour charger, puis nous rentrons à la maison à Deux-Montagnes le 10 mars. Le soir même, nous repartons, cette fois pour une livraison prévue le 13 mars au centre de distribution de Costco à Salt Lake City. Le 14 mars, chargement de produits frais à El Centro, en Californie, puis retour vers la maison le 17 mars.
En passant par Toronto ce jour-là, quelque chose bascule. Les rues sont désertes. L’Ontario est déjà en confinement. Ce que l’on voyait depuis des semaines aux nouvelles se matérialise soudainement sous nos yeux.
Le confinement au Québec débute le 18 mars. Nous avons quelques jours de repos. J’écris alors sur Facebook :
« C’est vraiment étrange… c’est presque le printemps et le climat est agréable dans la région de Montréal. Nous sommes en forme et il n’y a pas de pénurie. Pourtant, on a l’impression qu’on est en temps de guerre. Vraiment étrange. »
Nous reprenons la route le samedi 21 mars. Il y a un couvre-feu, mais nous avons une lettre de notre employeur nous identifiant comme travailleurs essentiels. Nous ne nous en servirons jamais. Nous ne serons jamais contrôlés.
Le 24 mars, nous livrons au centre de distribution de Costco à Mira Loma, en Californie, puis chargeons le jour même des produits frais à El Centro pour le retour. Cette fois, le choc est total. Les routes sont vides d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord. Aucun bouchon. Aucun ralentissement. Nous traversons Indianapolis à une heure qui aurait normalement été l’heure de pointe, sans même lever le pied. Nous sommes seuls — seuls avec les autres camions.
À El Centro, le restaurant de sushi du truck stop est fermé. La Californie est en confinement. Nous commandons pour emporter et mangeons dans le camion. J’en prends une photo.
Les services sont durement touchés. Aires de repos et truck stops ferment les uns après les autres. Cela rouvrira relativement rapidement, avec des mesures de distanciation, des masques, de nouvelles règles. Certains États n’auront jamais de confinement strict. En Californie et au Canada, le retour à une certaine normalité prendra beaucoup plus de temps.
Le 4 avril, à West Wendover, à la frontière du Nevada et de l’Utah, je photographie des stationnements vides, bloqués par des blocs de béton. J’écris :
« West Wendover est une ville remplie de casinos. Normalement, les stationnements sont pleins et très actifs. Aujourd’hui, c’est une ville fantôme, avec seulement quelques agents de sécurité et des entrées bloquées. »
Christine et moi ne souffrirons pas de l’isolement pendant la pandémie. Notre emploi — que je n’avais pas choisi — fera que, comme travailleurs essentiels, nous continuerons de traverser la frontière, de rouler, de fréquenter des restaurants, d’avoir un revenu stable. Nous étions exactement là où nous devions être.
Cela m’a souvent fait penser à ces quelques lignes d’une chanson des Rolling Stones :
You can’t always get what you want. But if you try, sometimes, You might find You get what you need.