En 1990, je retourne vivre chez mes grands-parents. J’habite avec mémé et Pépé, Camille Savard, aux Tours Frontenac, sur la rue Bercy. Camille est un homme imposant : six pieds, fort, solide, énergique. Il ne se plaint jamais. Il endure. Il avance.

Un soir, probablement le 21 juillet, je le trouve assis devant la télévision. Comme toujours, je lui demande comment ça va. Il me répond simplement : « Ça va pas bien. » Pour que Camille dise ça, c’est que ça ne va vraiment pas bien.

Très rapidement, son état se détériore. La douleur est intense. Il est étendu dans son lit, incapable de se lever. Le contraste est brutal : ce corps massif, habituellement si solide, devient difficile à déplacer, à soutenir. On appelle les ambulanciers. Leur intervention est compliquée. Camille n’est déjà plus vraiment conscient. Il ne reprendra pas connaissance.

Il est transporté à l’Hôpital Saint-Luc. En trois jours, il décède d’un cancer généralisé.

Pour en arriver là, pour n’exprimer sa souffrance qu’à ce stade, il faut comprendre qui il était. Camille ne voulait pas être diagnostiqué. Il ne voulait pas d’examens, pas de médecins, pas d’agonie prolongée. Il avait toujours dit qu’il voulait mourir vite. C’est exactement ce qui se produit.

Le choc est réel. C’est la première mort dans la famille. Le patriarche disparaît. Il y a une forme de logique — l’ordre des choses — mais cela n’enlève rien à la violence du moment. La famille se rassemble. Lise et André, qui vivent alors dans la région de Toronto, se déplacent. On se retrouve, sans trop savoir quoi faire, ni comment.

Le matin de son décès, nous sortons acheter de quoi déjeuner. Nous descendons au IGA intégré aux Tours Frontenac. Je suis avec mon cousin François et mon oncle André. André, qui est juif, a en tête quelque chose de plus substantiel. Il dit simplement : « Allez, on va acheter des œufs. »

François, lui, pensait plutôt à quelque chose de simple, qui ne demande pas de préparation. Il reprend : « Des œufs… ben alors du bacon ! »

Mais au moment même où il prononce la phrase, son ton change. Il réalise ce qu’il est en train de dire, à qui il le dit. La remarque devient une tentative de blague, un peu forcée, maladroite. Le silence s’installe aussitôt. Personne ne relève. Le malaise est bref, mais très présent.

Rapidement, la question du lieu d’inhumation se pose. Le consensus s’impose autour de Saint-Vianney. C’est là que mes grands-parents se sont rencontrés. C’est le village fondateur de la famille. C’est là que Réal est né. Le choix semble évident.

À l’époque, sans Internet, les démarches sont plus complexes. Je décide de louer une voiture et d’aller sur place. Mon cousin François m’accompagne. C’est un court voyage, presque un voyage d’éclaireurs. Nous passons une nuit dans la région, nous informons, nous réglons les détails. Tout se fait rapidement.

Pour la sépulture, les moyens sont limités. On opte pour une solution simple : une plaque de pierre, sur laquelle sont fixées des plaques de métal gravées. Cela tient ainsi pendant plusieurs années. Plus tard, Lise jugera l’ensemble indigne et fera installer un monument plus approprié.

Avec le temps, Camille n’y restera pas seul. En 1997, mon père Serge est enterré au même endroit. En 2001, Agathe Rose, la femme de Camille, les rejoint. Les trois reposent désormais ensemble, à Saint-Vianney.