Aujourd’hui, j’ai appris le décès de Franco Nuovo. Ce n’était pas un ami. Ce n’était même pas vraiment une connaissance. Et pourtant, la nouvelle a créé un léger déplacement intérieur, suffisamment net pour mériter un texte dans ce carnet.
Nous avons eu plusieurs interactions au fil des ans, principalement à la radio. Franco animait, le dimanche matin, Dessine-moi un dimanche, une émission diffusée nationalement à Radio-Canada. Son père avait été camionneur, et il s’intéressait sincèrement à ce milieu. Il avait même intégré à son émission un segment régulier, vers 6 h 35, où des camionneurs intervenaient comme correspondants.
Pendant mes années de camionnage, j’avais communiqué avec son équipe de recherche. J’étais intervenue à l’émission à plusieurs reprises, Christine aussi. Franco était toujours attentif, curieux, réellement intéressé par ce que nous racontions. Il nous laissait de l’espace. Il ne cherchait pas à orienter les propos ni à les plier à un angle prédéfini.
Il m’avait aussi permis de partager mes souvenirs de l’ancienne Maison de Radio-Canada, lorsque les studios avaient déménagé vers la nouvelle. Plus tard, il s’était intéressé à notre projet de café. Ces échanges n’étaient jamais spectaculaires, mais ils étaient constants, respectueux, suivis.
Ce n’était pas rien, cette émission. Dessine-moi un dimanche était alors l’émission de radio la plus écoutée au Canada. Il m’est arrivé que des gens m’en parlent, simplement parce qu’ils m’y avaient entendue. La portée était immense, mais le ton ne l’était jamais.
Son influence, toutefois, avait commencé bien avant ces échanges directs. Dès 1977, Franco était chroniqueur cinéma au Journal de Montréal. Chez nous, il y avait toujours plusieurs journaux : La Presse, le Journal de Montréal, parfois Le Devoir. Avec les années, j’ai développé une préférence claire pour l’information, les faits, les dépêches, beaucoup moins pour les opinions. Je trouvais Le Devoir plus centré sur les prises de position, les éditoriaux, et moins sur la nouvelle elle-même. Le Journal de Montréal, de son côté, avait toujours assumé un ton sensationnaliste.
Malgré cela, un constat s’est imposé assez tôt : parmi tous les chroniqueurs cinéma, tous médias confondus, les goûts de Franco étaient ceux qui se rapprochaient le plus des miens. Pas par adhésion idéologique, mais par recoupement empirique.
Au début des années 1980, je fréquentais souvent — parfois plusieurs fois par semaine — le Cinéma Outremont. J’y voyais du cinéma de répertoire, du cinéma international, du cinéma d’auteur. Peu à peu, je me suis mise à me fier davantage à Franco. Non parce qu’il détenait une autorité, mais parce que ses jugements correspondaient régulièrement à ce que je ressentais devant les films.
Il n’était pas snob. Il n’avait pas de posture. Il disait simplement ce qu’il pensait des films, sans chercher à impressionner ni à se distinguer. Cette façon de faire, il l’a conservée dans la suite de son parcours, en élargissant son champ d’action bien au-delà du cinéma.
Ce qui me frappe aujourd’hui, ce n’est pas tant son œuvre ou sa carrière que la nature de cette relation diffuse. Une relation asymétrique, largement unidirectionnelle, mais réelle. Une voix publique qui, sans jamais s’imposer, devient un repère. Un filtre de confiance. Une présence qui accompagne, sans jamais demander de reconnaissance.
Il y a dans nos vies des influences qui ne se déclarent pas comme telles. Elles ne prennent pas la forme de mentors, ni d’amitiés, ni de rencontres décisives. Elles s’installent autrement : par la constance, par l’absence de posture, par une manière de regarder le monde qui rejoint la nôtre sans chercher à la modeler.
La disparition de Franco Nuovo m’a ramenée à cela. À ces connexions discrètes, parfois à sens unique, qui traversent nos trajectoires sans faire de bruit, mais qui laissent une trace durable. Non pas parce qu’elles nous ont transformés radicalement, mais parce qu’elles ont accompagné, confirmé, stabilisé une façon d’être au monde.
Dans une période comme celle-ci, reprendre souffle passe aussi par ce genre de constat. Reconnaître que certaines voix, même lointaines, ont compté. Et que leur disparition ne provoque pas un choc, mais un silence légèrement plus vaste que les autres.