1980–1981.
Secondaire V. Seize ans.
Dernière année à la Polyvalente Barthélemy-Joliette — BATO.
Dès la rentrée, on me confie la production des cartes d’identité. Petit groupe restreint. Polaroïd, découpe nette, plastification. Je photographie chaque élève. Michel Doré et Pierre Giguère m’assistent. Deux filles de secondaire IV se joignent à nous : Guylaine — dont le nom m’échappe — et Manon Majeau.
Les longues journées derrière l’appareil créent des complicités.
Je m’éprends de Manon.
Elle m’aime bien — pas jusqu’à l’amour.
À l’automne, elle m’invite à une danse à la Polyvalente Thérèse-Martin. Leur école est deux fois plus grande que la nôtre. Ça impressionne. Plus vaste, plus anonyme.
Je comprends vite que je n’y aurais pas eu la place que j’ai à BATO.
Chez nous, je suis identifié. Reconnu. Utile.
BATO est devenue ma famille.
Quand je trouve enfin le courage de lui avouer mes sentiments, Manon me répond avec franchise : mon acné est un frein pour elle. Elle me suggère de consulter un dermatologue.
Personne ne m’avait jamais parlé de solutions.
Pour mes grands-parents, « ça va passer ».
Visage, dos, torse. Je suis envahi.
Je consulte. Antibiotiques. Peroxyde de benzoyle.
En quelques semaines, le miroir change. L’inflammation s’efface. Les cicatrices resteront, mais je découvre qu’on peut agir.
Je n’aurai jamais de relation avec Manon.
Mais elle m’a offert une information décisive. Parfois l’amour ne dure pas — l’effet, oui.
Parallèlement, je négocie avec le directeur, monsieur Jeurisse.
J’ai déjà tous mes crédits, sauf le français obligatoire. Il accepte un horaire allégé, à condition que je reste élève à temps plein.
En échange : animer la vie socioculturelle.
Michel Monin me confie la radio étudiante.
Je demande un bureau. On m’attribue une petite pièce fermée, sans fenêtre, dans l’aile de la direction. Modeste, mais à moi. Téléphone-intercom. Accès à l’annonce générale.
Je circule librement.
Chambre noire pour développer mes films.
Entrepôt audiovisuel : magnétophones à cassette ou à bobine ouverte, caméras Super 8, caméras vidéo noir et blanc ½ pouce avec magnétoscope portable, mélangeurs audio.
Auditorium.
À force d’allers-retours, on me remet une copie de la clé maîtresse.
Seize ans.
Une clé qui ouvre toutes les portes.
Elle pèse dans ma poche comme une preuve de confiance.
À l’extérieur aussi, une porte s’ouvre.
Une émission hebdomadaire de quinze minutes à CJLM. Je quitte parfois mes cours — avec permission — pour enregistrer en studio.
Je navigue entre les classes, la direction, la chambre noire, la radio commerciale.
Je ne sais pas encore qui je deviendrai.
Mais cette année-là, j’ai trouvé ma place.
Et on m’en a donné les clés.