Je me rends compte que ma mémoire des dates fait parfois des nœuds. Je revois surtout des images : notre appartement au rez-de-chaussée, rue de Champlain, pas loin de René-Lévesque. Et une nuit où le temps a changé de texture. 

Christine n’arrivait pas à dormir. Pas le genre d’insomnie dramatique — plutôt cette veille obstinée des derniers jours, quand le corps sait quelque chose avant la tête. Elle s’est levée, a lu un peu dans la cuisine, a bu un verre d’eau.

Et puis, sans montée progressive : une sensation entre les jambes, elle se lève… et ça coule d’un coup. Transparent. Comme de l’eau.

Elle appelle l’hôpital. Elle décrit ce qui vient d’arriver. Au bout du fil, l’infirmière minimise, tranche vite, sûre d’elle : « C’est de l’urine. Ce n’est pas ça. Restez à la maison. » 

Christine raccroche avec une indignation froide. Pas besoin d’un grand débat : elle sait. Alors elle entre dans la chambre et me réveille.

— On s’en va à l’hôpital. Je pense que ça commence.

On prend un taxi.

On arrive à Saint-Luc vers quatre heures du matin. Ils la monitorent. Et de toute façon, tout est déjà en marche : elle est dilatée à quatre, cinq centimètres. Même au dernier rendez-vous, le médecin l’avait dit : ça s’en vient. Là, ce n’est plus “ça s’en vient” — c’est “c’est là”. 

Le reste, c’est la mécanique lente du travail, et l’étrange lucidité des salles d’hôpital : des heures qui passent en séquences plutôt qu’en minutes. On est entrés à l’aube; à 11 h 42, Dominique naît. 

Ce même jour, une autre histoire se déroule en parallèle — mais celle-là, on la suit de près, parce qu’on se connaît.

Hélène, c’est la sœur de Louis-Christian, mon ami. À ce moment-là, Louis-Christian est devenu le conjoint de Linda, donc le beau-père d’Alain. Ce n’est pas “une autre famille quelque part” : c’est une branche voisine de la nôtre.

Hélène, elle, devait accoucher deux semaines plus tôt. En théorie, Corinne aurait dû être un peu plus vieille que Dominique. Le scénario était écrit d’avance — sauf que les naissances n’obéissent pas aux scénarios. Et finalement, malgré ce retard, Corinne naît elle aussi le 21 mai 1997, à Sainte-Justine. Deux bébés attendus avec des calendriers différents, qui finissent par arriver le même jour. 

À Saint-Luc, il y a aussi les petits accrocs qui prennent trop de place quand tout le reste est déjà immense. À un moment, un gynécologue se présente. Christine n’est pas contente : ce n’est pas son médecin, et elle n’a pas envie qu’on transforme un accouchement normal en démonstration d’autorité. Rien ne justifie qu’on vienne compliquer ce qui est simple. Elle le ressent comme une intrusion — quelqu’un qui s’insère dans l’événement sans y être invité. 

Finalement, c’est son médecin qui s’occupe de l’accouchement. Et, comme souvent, l’événement le plus massif du monde finit par prendre la forme d’un détail précis : une heure exacte. Un chiffre qui cloue la journée à jamais.

Quelques moments après la naissance, on me met Dominique dans les bras.

Et là, ça revient — le même choc doux que dix ans plus tôt, quand j’avais tenu Alain pour la première fois : cette émotion primitive, impossible à négocier, d’une vie qui commence. Je pleure. Pas par fatigue. Pas par nervosité. Parce que c’est trop grand pour rester au-dedans.

Après, Christine reste environ trois jours à l’hôpital. Pas par romantisme médical : par protocole. Et elle veut partir. Zéro confort. Elle veut rentrer, dormir, être chez elle. Le corps a travaillé; maintenant il veut du silence et un lit connu. 

Je me mélange parfois dans mes souvenirs : je crois me rappeler d’un repas sur Saint-Denis, d’un moment où je suis allé manger “une bouchée”. Peut-être après. Probablement après. Le genre de détail qui flotte à côté de l’essentiel.

Ce qui ne flotte pas, c’est la sortie.

Ce n’est pas un cortège. Pas une scène. Christine sort avec moi, et Dominique.

On rentre à la maison avec ce nouveau poids fragile, ce siège d’auto qu’on installe trop soigneusement, comme si l’excès de précaution pouvait tenir lieu de compétence.

Le 21 mai 1997, Dominique est né à 11 h 42. Et ce même jour, à Sainte-Justine, Corinne est née aussi — comme si deux chemins, déjà proches dans nos vies, s’étaient recoupés exactement au point de départ.