Caraquet, été 1980

La station CJVA 810 commence à diffuser en 1977. À l’été 1980, mon oncle Réal — Christian, de son nom d’artiste — en est à la fois animateur et directeur des programmes. À l’approche de l’été, il m’invite à venir le rejoindre à Caraquet, habiter chez lui et sa famille, et travailler à la station pour assurer des remplacements de vacances.

C’est mon premier emploi officiel. Déclaré. Dans les normes. J’ai quinze ans, j’en aurai seize à l’automne. Je termine mon secondaire quatre et, pour la première fois, je suis responsable d’une tranche horaire complète dans une station professionnelle qui ne ferme jamais.

CJVA est une station AM puissante — environ 10 000 watts à l’époque. Elle couvre tout le nord du Nouveau-Brunswick, la Gaspésie, et parfois bien au-delà. La nuit, les ondes portent loin. Il arrive que des auditeurs disent nous capter de l’autre côté de l’Atlantique, dans le nord de l’Europe. On ne les voit pas. On ne les connaît pas. Mais ils sont là.

Je travaille surtout le soir et la nuit. De 19 h à minuit. Parfois de minuit à 6 h. Les horaires varient selon les remplacements, mais une constante demeure : la plupart du temps, je suis seul en studio, responsable de tout ce qui sort à l’antenne.

Animer en solo, ce n’est pas seulement parler entre deux chansons. Il faut préparer des interventions pour chaque pièce musicale, rédiger et lire les bulletins de nouvelles à partir du fil de presse qui s’imprime en continu sur le téléscripteur, « cue » la prochaine pièce — c’est-à-dire positionner l’aiguille au bon endroit sur le disque vinyle pour un départ immédiat, suivre le log de mise en ondes et le log musical, placer les publicités dans la cart machine, puis faire fonctionner l’ensemble harmonieusement, sans accroc. Tout ce qui hésite s’entend. Tout ce qui dérape se propage.

Dès le deuxième jour, la réalité se resserre. Je commence une émission de 19 h à minuit. L’animateur de nuit, censé prendre la relève, a un empêchement. Il ne viendra pas. Je reste donc en ondes. Six heures de plus. Onze heures d’affilée à parler, à enchaîner, à tenir le fil. La fatigue s’installe, mais la voix doit rester stable. Elle porte, qu’on le veuille ou non.

J’ai déjà un peu d’expérience en radio étudiante, mais là, c’est autre chose. Une station professionnelle. Une vraie couverture. Un vrai public, même invisible. Mon cousin François est présent ce jour-là. Il m’aide à tenir la distance. À partager la fatigue.

Vers deux heures du matin, porté par l’élan, je fais un radio-journal. Un vrai. Trop long. Près de quinze minutes. Beaucoup trop pour la nuit, où l’on privilégie normalement la concision. Je fais la même chose avec les matchs de baseball : je donne toute la programmation de la journée, jusqu’aux lanceurs partants. En plein milieu, je réalise que c’est excessif. Mais une fois lancé, je continue. J’en tirerai une leçon durable : préparer, oui, mais surtout savoir doser. Une voix qui porte n’a pas besoin de tout dire.

La programmation musicale est strictement encadrée. Tout est préparé par Christian, en tant que directeur des programmes : pourcentage de musique francophone, équilibre des styles, variété contrôlée. On ne joue pas ce qu’on veut. On joue ce qui est prévu.

Sauf quand la liste est terminée.

La grille commence à six heures le matin et doit tenir jusqu’à six heures le lendemain. Quand elle est épuisée — ce qui arrive parfois au cœur de la nuit —, la liberté commence. À cinq heures du matin, je fais jouer ce que j’aime. Elvis Costello, entre autres. J’imagine des pêcheurs, au large, entendant ça sur leur bateau, se demandant ce qui se passe exactement à la radio de Caraquet. La voix continue de porter, même quand on ne sait plus très bien vers qui.

Pendant cette période, Christian me raconte aussi certaines observations du coin. Dans les maisons, dit-il, les crucifix sont presque toujours accrochés près de la porte arrière. Pourquoi ?

Parce que le diable est un hypocrite. Il entre toujours par en arrière.

Vers la fin de l’été, je décide de rentrer. Non par lassitude. J’ai adoré l’expérience. Elle a été profondément formatatrice. Mais septembre approche. L’école aussi. Je dois également suivre mes cours de conduite, obligatoires à l’époque, pour pouvoir obtenir mon permis dès mes seize ans.

Le dernier repas prend des allures de conclusion. Geneviève et Christian préparent de la poutine râpée, un plat acadien. Ils la décrivent eux-mêmes sans indulgence : une purée de pommes de terre longuement cuite, à la texture presque collante, avec un petit morceau de viande au centre, compressée pour en extraire l’eau.

Je goûte. Quelques bouchées suffisent. Je comprends que c’est le temps de partir.

Je quitte Caraquet avec cette certitude : même seul dans un studio, une voix peut porter très loin. Et une fois qu’on l’a appris, on ne parle plus jamais tout à fait de la même façon.