Camille Savard, mon grand-père — celui que j’appelais Pépé — est né le 28 avril 1912, à Matane.

C’est lui qui m’a élevé.

Dans son entourage, on parlait souvent de lui comme du grand Camille. Ce n’était pas un surnom officiel, mais il revenait naturellement. Il faisait près de six pieds. Un homme costaud. Dans sa jeunesse, il avait été bûcheron, puis draveur. Il avait fait la drave sur la rivière Matane et dans les rivières des environs. À l’époque, c’était ainsi que le bois descendait jusqu’au moulin de Matane, près du barrage installé par la compagnie Price. C’était écologiquement désastreux, mais c’était la norme du temps.

Son père, Paul-Émile Savard, était grand foreman chez Price. Sa mère, Marie-Louise Forbes, revenait beaucoup moins souvent dans ses récits. Il la nommait parfois, sans s’y attarder. Pépé parlait surtout de son père. Pas longuement, mais toujours avec une certaine précision.

Il aimait répéter une anecdote que son père racontait souvent, une phrase qui revenait mot pour mot, comme une formule figée :

Tout fin seul, moé, ti-Pierre, pis ti-Jean.

Il trouvait ça bien drôle. Nous aussi.

Il parlait peu de son enfance, mais certaines histoires revenaient. À Matane, quand il était jeune, il y avait une femme qui se promenait toujours avec ses valises. Peut-être itinérante, peut-être simplement différente, un peu à part. Pour l’agacer, lui et les autres lui lançaient :

— Québec–Montréal ?

Comme pour lui demander si elle s’en allait à Québec ou à Montréal.

Elle répondait, sans hésiter :

Mange d’la marde.

Pépé aimait beaucoup raconter cette histoire-là. Elle le faisait rire, encore des années plus tard.

Il y avait aussi cette autre histoire, dont je ne me rappelle que par bribes. Une relation avec une institutrice, quand il était jeune homme. Elle lui avait écrit une lettre. Une belle lettre. Très soignée. Très élogieuse. Elle parlait de ses manières, de sa prestance, de sa personnalité. Un véritable gentleman, à la lire.

Puis venait la chute.

La dernière phrase.

Quelque chose comme :

Mais votre penchant pour l’ivrognerie est beaucoup trop prononcé.

La relation s’était arrêtée là.

Heureusement.

Car Camille a ensuite épousé Agathe Rose, ma grand-mère. Et de cette union est née la famille que nous sommes. Si cette lettre avait eu une autre fin, si cette histoire avait pris une autre direction, nous ne serions tout simplement pas là.

Ce sont les histoires du grand Camille qui m’ont donné envie de créer ce carnet. J’aurais aimé, à l’époque, pouvoir l’enregistrer. Le filmer. Conserver sa voix, ses silences, ses répétitions. Que mes enfants, et peut-être leurs enfants, puissent un jour l’entendre raconter lui-même ses histoires, et à travers elles, entrevoir ceux qui l’avaient précédé.

Je ne l’ai pas fait.

Je me disais que j’aurais le temps. Puis j’ai pensé le faire avec mon père. Il est décédé à 52 ans. Je ne m’y attendais pas non plus.

En approchant de la soixantaine, j’ai compris que le temps n’attend pas. Alors j’ai commencé à écrire. Pour laisser une trace. Pour que, si jamais mes enfants ou mes petits-enfants s’intéressent un jour à mes histoires comme moi je m’intéressais à celles de Pépé, il y ait au moins un endroit où les trouver.

Même imparfaites.

Même racontées par bribes.