En attendant l’autobus
Cette photo date probablement de l’hiver 1974. J’étais alors en quatrième année du primaire. À cette époque, mes grands-parents habitaient à Saint-Paul durant l’hiver, et j’y vivais avec eux. Comme beaucoup de travailleurs de la couronne nord, ils se rendaient chaque jour à Montréal, tôt le matin, pour aller travailler.
Mon grand-père Camille était journalier à la Commission des écoles catholiques de Montréal. Il occupait un poste de chef d’équipe et se déplaçait d’une école à l’autre dans le secteur du centre-ville. Ma grand-mère Agathe — mémé — travaillait comme couturière spécialisée dans les collets pour manteaux, chez Aquascutum, à Montréal. Les deux quittaient la maison très tôt.
Les matins d’hiver, je me retrouvais donc seul à attendre l’autobus scolaire qui devait m’amener à l’école Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, à Saint-Paul. L’attente pouvait sembler longue. Ce matin-là, comme je le faisais déjà parfois, j’ai décidé de me mettre en scène.
J’ai installé l’appareil photo sur une surface stable et utilisé le retardateur. Le mot selfie n’existait pas encore, mais le geste, lui, était déjà bien présent. J’ai pris place à la table de la cuisine, emmitouflé dans mon manteau et ma tuque, un cadran posé devant moi. L’image devait traduire cette attente précise : être prêt à partir, guetter l’heure, surveiller le temps qui passe.
La scène se déroule dans la cuisine-salle à manger, qui formait une seule pièce. En arrière-plan, on aperçoit le salon. Tout au fond, on distingue le meuble stéréo — un ensemble intégré avec tourne-disque, radio et haut-parleurs — le couvercle relevé, comme lorsqu’on s’apprêtait à écouter un disque. La maison, à ce moment-là, était encore largement inachevée à l’intérieur. L’extérieur avait été priorisé pour la protéger des intempéries ; la finition intérieure s’est étirée sur plusieurs années.
On reconnaît aussi la vieille table de cuisine de mémé, solide, usée, familière.
Sur le plan technique, la photo a été prise avec une Nikkormat 35 mm, équipée d’un objectif Nikon 50 mm f/1.4. Je privilégiais alors la photographie en noir et blanc, avec un film relativement sensible, afin d’éviter l’usage du flash. J’utilisais souvent la plus grande vitesse d’obturation disponible et une grande ouverture, recherchant volontairement une faible profondeur de champ, avec un espace net très restreint dans l’image. Cet effet correspondait à mon intérêt de l’époque : isoler le sujet, détacher un moment précis du reste de la scène.
Avec le recul, cette image est moins un autoportrait qu’une tentative de fixer un instant ordinaire : un matin d’hiver, l’attente de l’autobus, le silence d’une maison déjà vide, et ce rapport très concret au temps — matérialisé par un simple cadran posé sur la table.