Nous étions tombés en amour avec la Chine lors de notre premier voyage, en 1995. Trois semaines à Beijing et dans la région. Un temps long, presque immobile, à apprendre à regarder, à écouter, à accepter de ne pas tout comprendre.
En 1998, nous revenons autrement. Cette fois, nous arrivons à Hong Kong et repartons de Shanghai. Le projet est plus ambitieux : couvrir davantage de territoire, surtout le sud et le centre du pays. Voyager plus. Bouger plus.
Entre les deux voyages, Christine a appris le chinois. Lire, écrire, parler le mandarin. Rien de parfait, mais environ trois mille mots. Suffisant pour se débrouiller, acheter des billets, poser des questions simples, comprendre les réponses essentielles. Assez pour voyager autrement.
Ce récit porte sur un moment précis : un trajet en autobus de nuit. Mes souvenirs ne sont pas entièrement nets. Je crois que nous partions de Wuzhou pour nous rendre dans la région de Guilin, afin de faire une croisière sur la rivière Li. Je ne suis plus certain du point de départ exact, mais je me souviens très bien du reste.
Nous achetons nos billets directement dans l’autobus, peut-être vingt minutes avant l’heure prévue. L’heure arrive. Le bus ne part pas. Il attend. Une femme circule pour percevoir le tarif, puis descend avec le chauffeur. Ils discutent, interpellent les passants. On a l’impression qu’ils cherchent encore des passagers. L’objectif semble clair : remplir l’autobus au maximum avant de quitter.
Après trente ou quarante minutes, le bus démarre enfin… pour faire le tour de la ville. Le chauffeur conduit. La femme continue de percevoir les billets. À chaque arrêt, ils interpellent les gens, quelque chose comme : — On s’en va à Guilin, embarquez avec nous.
Puis on va faire le plein de carburant. Un bus diesel. Puis on retourne au terminus. Au total, près de deux heures de retard avant de réellement prendre la route.
L’autobus est un « sleeper bus ». Deux niveaux improvisés. Au sol, des sièges posés directement sur le plancher, sous le niveau des couchettes à mi-hauteur. Ils permettent de s’asseoir avec les jambes allongées. Au-dessus, des espaces « couchette » non matelassés où l’on peut, en théorie, s’étendre. En pratique, rien n’est assez long ni assez large, surtout pour nous. On ne dort pas vraiment. On se replie.
En Chine, les passagers voyagent avec ce qu’ils ont. Parfois avec ce qu’ils mangeront plus tard. Devant nous, un homme transporte deux canards vivants. À chaque arrêt, à chaque redémarrage, l’un d’eux s’agite et proteste bruyamment. Coin, coin, coin, coin. L’autre n’a pas l’air d’apprécier. Il lui donne des coups de bec. Nous imaginons le dialogue.
-Coin, coin, coin…
-Ferme ton bec, maudit fatigant.
En pleine nuit, le chauffeur s’arrête pour la pause repas. Nous n’avons pas faim. Christine reste dans le bus. J’essaie de dormir. Vingt minutes plus tard, j’ai envie d’aller aux toilettes.
La porte est fermée. Deux volets maintenus par un mécanisme hydraulique. Je force un peu. J’écarte les portes, je passe. Mais au moment de relâcher, elles se referment brutalement sur ma main gauche. Une douleur vive, immédiate. Plusieurs doigts vont enfler. Ils resteront sensibles pendant des semaines.
Les toilettes sont à l’extérieur, dans une petite cabane. Pas d’eau. Sale. Une odeur difficile à décrire. Ce n’est pas un endroit où l’on veut être, mais il n’y a pas d’alternative. J’y vais quand même.
Je sors et j’attends seul que le reste du groupe termine pour pouvoir remonter à bord. Le bus repart. Les canards sont toujours là.
Le bus de nuit n’était pas une bonne idée. Nous arrivons pourtant à destination. Et le lendemain sera une journée mémorable : une longue croisière de quatre ou cinq heures, à contre-courant, entre Yangshuo et Guilin. Des paysages magnifiques. Le genre de journée qui justifie le voyage.
Ça en valait la peine. Mais si c’était à refaire, je choisirais un autre moyen de transport.