L’été 1979, j’ai quatorze ans. J’en aurai quinze en septembre. C’est mon premier véritable été de travail, et il se passe à Montréal, à la Brasserie Cherrier, au coin de Saint-Denis et Cherrier.

À cette époque, mon père, Serge, est serveur là-bas. Il convainc son patron que j’ai l’air assez vieux pour travailler sans attirer l’attention. Ce n’est pas entièrement faux. J’ai l’air plus âgé que mon âge et, surtout, les règles sont appliquées avec une certaine souplesse. Pour travailler — et même pour entrer — dans une brasserie, il faut avoir dix-huit ans. En pratique, personne ne regarde trop attentivement.

Je commence comme busboy, mais très vite, je sers moi-même les clients. Officiellement, je n’existe pas. Je ne peux pas être déclaré. Je n’ai pas de salaire. Je travaille uniquement pour les pourboires. Malgré cela, je fais souvent entre 80 et 100 dollars par soir. Pour un étudiant du secondaire, à la fin des années 1970, c’était une somme exceptionnelle.

La brasserie ferme tôt, vers onze heures. Le temps de faire la fermeture, de ranger, de sortir, il est déjà près de minuit. Le quartier est encore très vivant. Nous sommes à deux pas du Quartier latin, et la vie nocturne est dense, spontanée, bruyante. Souvent, je poursuis la soirée avec mon père.

Nous allons au Vol de nuit, sur Prince-Arthur. J’aime la musique, j’aime danser. J’ai l’impression d’être là où il se passe quelque chose. Ensuite, on rentre. Serge conduit une Mustang. Il vit alors avec Raymonde, qui est enceinte. Augustin a quatre ans, bientôt cinq. Louis-Philippe n’est pas encore né. Pendant une bonne partie de l’été, j’habite chez eux, à Rosemont, sur la 27ᵉ avenue, près de Beaubien. J’ai un vélo. Je sillonne le quartier. Montréal m’appartient, au moins pour quelques semaines.

Une nuit, après la fermeture, on pousse la soirée plus loin que d’habitude. Brasserie, puis Vol de nuit jusqu’à trois heures du matin. En sortant, on veut manger quelque chose. Il est près de quatre heures. Nous allons à la Fontaine de Joannie, sur Saint-Denis, ouverte 24 heures.

J’ai envie d’un grilled cheese. La serveuse refuse. À cette heure-là, il n’y a pas de déjeuner. Les grilled cheese, dit-elle, sont servis seulement au déjeuner, à partir de six heures. J’essaie autrement. Sandwich au fromage grillé. Même réponse.

Alors on insiste autrement. On parle aux autres clients. Peu à peu, plusieurs tables demandent des grilled cheese. Quatre ou cinq tables. Plusieurs personnes par table. Le restaurant finit par céder. Nous aurons nos grilled cheese. Une petite victoire absurde, collective, parfaitement inutile — et très satisfaisante.

Un autre soir, la tension monte d’un cran. À la brasserie, certains clients sont « barrés », interdits d’entrée à la suite de comportements passés. L’un d’eux entre par la porte arrière, celle qui donne sur la ruelle. Serge le reconnaît immédiatement et lui dit calmement qu’il est barré.

L’homme acquiesce. Puis il sort une machette.

Il provoque : « Viens me le redire ici. » Serge, avec sa grande moustache et son autorité naturelle, l’amène vers la porte arrière, tentant à la fois de désamorcer la situation et de le faire sortir. Un client, un habitué, surgit par derrière et neutralise l’homme. En quelques secondes, la machette est maîtrisée. Le type est conduit dans la ruelle.

Il a encore l’audace de demander qu’on lui rende son arme. Serge lui montre le côté non coupant. L’homme crispe alors le visage, comme s’il s’attendait à recevoir un coup dans la figure, et répond simplement : « T’as peur. »

À ce moment-là, il est clair qu’on frôle quelque chose de plus grave que l’ivresse. Dans ce secteur, près du Carré Saint-Louis, la frontière entre marginalité, détresse et maladie mentale est déjà bien visible.

Le reste de l’été se déroule dans cette atmosphère particulière. Les clients commandent leur bière — Dow, porter tablette, à température pièce — des commandes devenues inhabituelles, surtout chez les vieux réguliers. Des œufs dans le vinaigre. Des langues dans le vinaigre. De petits paquets de fromage avec des biscuits soda. Rien de gastronomique, mais tout un monde.

C’est un été formateur. J’arrive de Joliette, entre mon secondaire trois et mon secondaire quatre, et je me retrouve plongé dans une réalité adulte, nocturne, parfois rugueuse. J’y apprends vite. J’y observe beaucoup. Et sans trop m’en rendre compte, je prends position dans le monde.


Références

Serge à la brasserie Cherrier