En 1968, nous quittons Saint-Sulpice pour revenir à Montréal. Nous nous installons sur l’avenue Bourbonnière, un peu en contrebas de la rue Sherbrooke, juste en face de ce qui vient tout juste de devenir le cégep de Maisonneuve. Jusqu’à tout récemment encore, c’était le collège Sainte-Croix. Le changement est récent, presque symbolique : le quartier, lui aussi, est en transition.
J’ai alors quatre ans. De cette première adresse sur Bourbonnière, il ne me reste que des souvenirs très parcellaires : des images brèves, des sensations sans véritable chronologie. Je me revois faire le tour du pâté de maisons en tricycle. Je me souviens de jeux dans la ruelle, avec des enfants parfois un peu plus jeunes, parfois un peu plus vieux. On m’a raconté plus tard que je faisais le « chef d’orchestre », que je les faisais chanter, que j’organisais les jeux. Est-ce un souvenir fidèle ou une reconstruction nourrie par les récits de ma grand-mère ? Impossible de le dire. À cet âge-là, la mémoire flotte encore.
Il y a pourtant un souvenir parfaitement net, à la limite du traumatisme. À Pâques, on m’offre un petit canard vivant. À l’époque, cela ne semblait choquer personne. Le canard me suit partout : je cours, il trottine derrière moi. Puis, à un moment, je me retourne brusquement et je l’écrase sous mon pied. Il meurt sur le coup. Cette scène s’est gravée profondément. Peut-être est-ce la preuve qu’il n’est jamais anodin de confier un être vivant à un enfant.
Je ne vais pas encore à l’école. Il n’y a pas non plus de véritable système de garderie. Je passe mes journées à la maison. Les souvenirs demeurent flous, jusqu’au déménagement suivant.
En 1969, nous changeons d’appartement, sans quitter l’avenue. Nous nous installons au 4690 rue Bourbonnière, appartement 1, un peu plus haut, juste au-dessus de la rue Mont-Royal. Nous y resterons jusqu’au printemps 1971. Si je me rappelle l’adresse avec une telle précision, ce n’est pas par miracle : je l’ai retrouvée plus tard sur ma carte d’élève de l’école Marie-Victorin, que je fréquentais en première année, durant l’année scolaire 1970-1971.
L’année précédente, ma maternelle s’était déroulée à l’école Saint-Albert-le-Grand, sur la rue Saint-Joseph. L’école existe toujours aujourd’hui : un bâtiment plus moderne que Marie-Victorin, qui était située sur l’avenue d’Orléans, tout près de l’église, à un coin de rue de chez nous. L’école Marie-Victorin, elle, n’existe plus sous cette forme.
Sur ma photo scolaire, je porte des lunettes épaisses. Plusieurs personnes qui se souviennent de moi à cette époque en parlent encore. Elles faisaient partie d’une tentative d’orthoptie pour corriger un micro-strabisme. L’expérience n’aura jamais donné les résultats espérés, et aura même légèrement affecté mon œil droit. Mais cela appartient à un autre récit.
De cet appartement du 4690 Bourbonnière, certains souvenirs sont d’une précision étonnante. Au début de la première année, il n’y a personne à la maison durant la journée. Contrairement à l’année précédente, l’appartement est vide. À l’époque, il n’y a ni cafétéria ni service de garde à l’école : les enfants retournent dîner chez eux.
Mes grands-parents arrangent donc une entente avec une voisine : elle me supervisera sur l’heure du midi et après l’école, contre quelques dollars. Elle a deux filles, un peu plus âgées que moi. Mémé m’avait préparé un lunch, mais la dame refuse que je le mange : il serait trop appétissant, trop « privilégié » par rapport à ce que mangent ses filles. Je dois manger la même chose qu’elles. Il y a du navet. J’ai toujours détesté le navet.
Aux toilettes, on m’explique aussi que je dois me limiter à deux carreaux de papier hygiénique. Tout est strictement compté, surveillé, réglementé. Je suis censé retourner là après l’école et y attendre mes grands-parents jusqu’à leur retour vers cinq heures.
Je n’y retournerai jamais.
Trop bouleversé par l’heure du midi, je rentre plutôt chez moi. L’appartement est un semi-sous-sol, avec une porte arrière à deux battants. J’ouvre la porte extérieure et je m’installe sur mon sac d’école, assis dans le cadre de la porte. Je m’endors là. Quand mes grands-parents arrivent, ils me trouvent ainsi, immobile, à mi-chemin entre l’intérieur et l’extérieur. Ils comprennent immédiatement. À partir de ce moment, on me confie une clé. Je reviens seul dîner à la maison et j’y reste après l’école. À six ans, j’ai gagné mon autonomie, sans l’avoir demandée.
Il y a aussi ce souvenir étrange d’une très forte fièvre, dans cet appartement. Je voyais des autobus circuler au plafond. Des hallucinations d’une intensité que je n’ai jamais connues par la suite. Mémé m’a confirmé plus tard que j’avais fait une fièvre extrêmement élevée — le genre qui, aujourd’hui, mènerait sans doute un adulte à l’urgence.
Pendant une partie de cette période, Gaston habite aussi l’appartement. Il travaille de nuit, dort le jour : une présence silencieuse, mais rassurante. Il y a beaucoup de va-et-vient. À un moment, Christian, Geneviève et les enfants y passent aussi quelque temps. Serge vient parfois. Claude aussi. Le petit logement est souvent plein, vivant, mouvant.
C’est depuis cet appartement que se déroule la crise d’Octobre 1970. Pour moi, elle n’existe pas. On ne me laisse pas regarder la télévision. On ne m’explique rien. Je découvrirai l’événement plusieurs années plus tard. Mon souvenir, paradoxalement, est celui d’une absence totale.
En mars 1971, en revanche, je me souviens très bien de ce que l’on appellera la tempête du siècle. Du 3 au 5 mars, Montréal est paralysée. Les rues sont bloquées, les autobus immobilisés, les voitures ensevelies. On raconte qu’il fallait planter des bâtons dans les bancs de neige pour vérifier s’il n’y avait pas une voiture dessous. Des gens circulent en motoneige pour transporter ceux qui ne peuvent plus rentrer chez eux. Certains membres de la famille reviendront ainsi du travail, tard le soir, portés par cette solidarité improvisée.
C’est aussi à cette époque que je vais au cinéma voir Astérix le Gaulois, le tout premier film. Gaston m’y accompagne. Je suis fasciné. Je me fabrique des potions magiques avec de petits jus colorés pour enfants et je me raconte des histoires où je deviens invincible.
L’appartement est tout près du Jardin botanique. J’y vais souvent. Je me promène dans les serres. Il y a aussi un photomaton, et je m’y fais prendre en photo à plusieurs reprises. Des traces matérielles de cette période existent encore.
Ce ne sont pas des souvenirs nombreux. Ils ne sont pas toujours précis. Mais ils marquent un passage : celui où le monde commence à se structurer, à imposer ses règles, ses contraintes, ses injustices parfois. Sur l’avenue Bourbonnière, je cesse doucement d’être uniquement dans la mémoire fragmentée pour entrer, sans le savoir, dans l’apprentissage du réel.
Références
Ma carte de première année
Mont-Royal / Bourbonnière, vers l’est, printemps 1971