Entre 1972 et 1974
Je ne saurais pas situer l’événement avec précision. Les recherches n’ont permis d’en retrouver aucune trace formelle, mais tout indique qu’il se situe quelque part entre 1972 et 1974. Les années se confondent parfois, surtout lorsqu’il s’agit d’une histoire que l’on n’a pas vécue directement, mais que l’on découvre après coup, une fois les faits refermés.
Mon père, Serge Savard, est alors en Colombie, à Bogotá. Un séjour de plusieurs mois. La géographie occupe déjà une place centrale dans mes intérêts : je lis des cartes routières depuis l’enfance, j’étudie globes et atlas avec sérieux. Bogotá et la Colombie ne sont pas des abstractions. Je sais exactement où il se trouve.
Ce que je ne sais pas, c’est ce qui s’y passe réellement.
Il y a pourtant une certaine couverture dans les journaux. Mon entourage le sait. Mais on choisit de me protéger, de ne pas m’inquiéter inutilement. Mes grands-parents, surtout, appartiennent à cette génération pour qui taire les choses relève du soin. Je n’apprendrai les faits qu’après coup. Et je n’ai jamais aimé qu’on me cache des choses.
Un soir, dans un bar de Bogotá, Serge rencontre deux autres Canadiens. Des inconnus, rendus familiers par la simple coïncidence de la langue et de l’éloignement. La situation dégénère lentement. Rien de brusque, rien de spectaculaire. Puis des coups de feu. L’un des hommes meurt.
Serge est arrêté. Le meurtre lui est imputé.
Il m’expliquera plus tard que la situation arrangeait bien du monde. Un étranger tué par un autre étranger : une version commode pour la réputation du pays, surtout à une époque où le tourisme commence à compter. Il m’expliquera aussi, sans emphase, qu’alors nombre de policiers cherchent des pots-de-vin, et qu’un étranger sans réseau local constitue une cible facile. Accuser un visiteur coûte moins cher que chercher plus loin.
Il passe plusieurs jours en détention. Puis il comparaît devant un juge. Le dossier est vide. Aucun élément sérieux. Le juge le libère, mais lui donne un conseil qui n’en est pas vraiment un : prendre le premier avion et quitter la Colombie immédiatement. La police pourrait très bien l’arrêter de nouveau.
Le premier vol part vers Miami.
Là, nouvelle parenthèse absurde : détenu brièvement, interdit d’entrée aux États-Unis, puis déporté vers Montréal. En quelques jours, il passe du statut de voyageur à celui de suspect, puis de passager indésirable, avant de redevenir simplement un père de famille revenu au pays.
Longtemps, cette histoire reste pour moi à distance. Non pas parce que je n’en comprends pas la portée, mais parce qu’on m’en a tenu à l’écart au moment où elle se déroulait.
Ce qui m’en reste de façon très concrète, presque dérisoire, c’est un objet.
Il m’avait rapporté une araignée géante empaillée. Une vraie. Noirâtre, aux pattes démesurées. Elle me fascine autant qu’elle m’effraie. Elle impressionne mes amis. Elle incarne l’exotisme du voyage, l’idée d’un ailleurs dangereux, la preuve tangible qu’il a vécu quelque chose qui nous échappe.
Derrière l’araignée, il y a une cellule, un juge, un avertissement, et un avion pris à la hâte. Mais pour l’enfant que j’étais — tenu à l’écart des faits — la Colombie tient alors tout entière dans un boîtier de styromousse, recouvert d’un film plastique.
Et peut-être que, pour les adultes autour de moi, c’était précisément le but.
Références
L’araignée de Bogota, Mario et moi