Données de lieu
Vendredi 15 mai 1981
4e étage — Pavillon d’éducation communautaire (PEC). 1691, boulevard Pie-IX, Montréal
Station : CIBL-FM 104,5 FM. La radio communautaire de l’Est.
La station n’a pas un an.
Discothèque attenante au studio de mise en ondes. 33 tours classés sur des rayonnages muraux. Table tournante Technics à entraînement direct.
Téléphone à cinq lignes posé dans un coin du local.
Scène
Je suis seul dans la discothèque.
Je prépare Radio-Jeunesse pour le lendemain.
Je fais glisser un album hors du bac.
Je lis la durée d’une pièce au verso.
Je repose.
Je dépose l’aiguille sur une autre plage.
Dans le studio principal, 19 h.
Une nouvelle émission estivale commence.
« Rock et belles oreilles, une émission sur le rock de A à Z avec Guy A. Lepage et Richard Z. Sirois. »
Le titre me fait sourire.
Je continue mon tri.
Puis :
« Nous avons un concours pour une paire de billets… pour la première personne qui appelle… »
Je m’arrête.
Un concours ?
À CIBL ?
C’est un code de radio commerciale. Pas d’ici.
« Nous avons déjà un premier appel. »
Je me retourne.
Le téléphone est à quelques mètres.
Cinq lignes.
Aucune lumière.
Au “téléphone” :
« Oui, je veux commander deux pizzas all-dressed avec une frite pis un gros Coke. »
Je retire le casque d’une oreille.
Silence.
« Monsieur, vous venez de gagner une paire de billets… »
« Ah ben, vous mettrez ça avec la pizza. »
Je regarde encore le téléphone.
Toujours rien.
Ce n’est pas une erreur.
Ce n’est pas un faux appel.
C’est volontaire.
Ils viennent de prendre un mécanisme bien huilé de la radio commerciale — le concours, l’urgence, l’appel en direct — et de le plier en deux.
Je remets le casque.
Je retourne à mes disques.
Mais la radio vient de bouger légèrement sur son axe.
Le téléphone n’a pas sonné.
Aucune ligne n’était allumée.
Et pourtant, quelque chose venait de commencer.
Références et perspective
Le collectif Rock et Belles Oreilles passera rapidement de la radio à la télévision et à la scène, devenant l’un des groupes humoristiques les plus marquants du Québec des années 1980 et 1990.
Ils introduiront :
une satire des codes médiatiques eux-mêmes
une hybridation du sketch, du faux bulletin, de la parodie publicitaire
un rythme plus proche du montage télévisuel
Plusieurs membres occuperont ensuite une place centrale dans les médias québécois :
Guy A. Lepage, animateur de Tout le monde en parle
Richard Z. Sirois
Yves P. Pelletier
Bruno Landry
André Ducharme
Ce soir-là, au 4e étage du PEC, je n’en mesurais pas encore la portée.
Mais je me souviens très clairement :
aucune ligne n’était allumée.