J’avais environ dix-huit mois lorsque mes grands-parents sont partis pour une semaine sur la Côte-Nord, accompagnés de l’un des frères de Mémé. C’était la première fois que je me retrouvais séparé d’elle. Ma tante Lise s’occupait de moi pendant leur absence, et pourtant, malgré l’affection que je lui portais, quelque chose s’était brisé dans mon équilibre.

On m’a raconté que je mangeais à peine. Je passais de longs moments à la fenêtre, immobile, à regarder au loin, comme si je pouvais faire revenir mes grands-parents par la seule force de l’attente. Je ne pleurais pas beaucoup, mais une tristesse silencieuse semblait s’être installée. À cet âge, l’absence n’est pas comprise ; elle est seulement ressentie, dans le corps, comme un manque.

Ce souvenir ne m’appartient que partiellement. Il m’a été transmis, raconté, reconstruit. Mais il demeure important, car il dit quelque chose de fondamental : très tôt, la stabilité de ma petite enfance reposait sur des figures précises, et leur disparition, même temporaire, laissait un vide difficile à combler.